OUCHENE Ali dit Alilouche : l’homme de ‘l’Etoile’ qui avait illuminé iwaquren.

Être motivé, disponible et engagé au service de sa communauté comme l’était Ali, est rare pour être souligné. Son investissement bénévole était sincère ; il y mettait le fond et la forme. Son comportement moral et psychologique étaient irréprochables. Dans la rue, il précédait pour dire bonjour aux personnes qu’il croisait, avec un sourire. Il montrait une réserve naturelle quand il croisait les jeunes femmes en laissant un espace décent avec elles. ……

Il était né Ali ; il est mort Alilouche, surnom qu’on lui a donné pour sa simplicité et sa disponibilité pour rendre service. Ali enfant, avait décousu sa vie pour le plaisir de la recoudre, à sa manière. Adolescent et jeune, sans repères pour s’orienter, il partait et revenait au point de départ, sans cesse. Il se cherchait. Mais, il avait une constante, une fibre militante et un sens inné pour servir sa communauté. Adulte, marié et père, affaibli par la maladie ; il était revenu à la maison, avec raison. Celle d’être au service des autres, sans rien demander en contrepartie. Il était reconnu unanimement comme un bienfaiteur dans une ville de quinze mille âmes ; c’est tout simplement unique. La relation de Alilouche avec iwaquren, petits et grands, hommes et femmes, était exceptionnelle ; empreinte d’une valeur éternelle ; la reconnaissance. Elle l’était hier, elle l’est aujourd’hui, elle le sera demain. Personne ne pourra la déniée. ;

Il voulait ‘mordre’ la vie sans se fixer de limites ; il les découvrait en les atteignant. Prendre le temps de réfléchir avant d’agir, était étranger à son tempérament. De fait, Alilouche confondait vitesse et précipitation ; force et brutalité ; volonté et capacité. Il dépeçait et dévorait la vie sans analyser les conséquences, quelques fois très lourdes. Libertaire, il n’aimait pas recevoir des ordres comme il n’en donnait pas. Mais, l’ordre, le rangement et la propreté régnaient dans son travail. On le remarquait dans sa démarche ‘militaire’ qui reflétait sa personnalité ; être un homme d’ordre. Il voulait devenir gendarme, mais son rêve a été brisé ; on ne l’avait pas pris, parce qu’il était illettré ; paraît-il. Après avoir digéré sa déception, il s’était donné un territoire où il pouvait l’être sans passer par l’état; son village Létoile – Raffour. Il s’habillait en uniforme pour se donner une stature et ‘un seau’ de respectabilité, à la hauteur de son ambition. Il déambulait droit comme un I, en écrasant ses talons comme un soldat. Il fléchissait à peine ses genoux et tenait sa tête haute. Alilouche donnait l’air d’une personne missionnée et décidée qui marchait droit vers son but. C’est vrai, il l’était. Mais, ses petits yeux noirs, abrités dans les orbites coiffées par des sourcils bien fournis, exprimaient un regard sombre, pensif et hésitant. C’était cela Alilouche, un homme décidé mais sans objectif précis, pour son existence. Il vivait au présent sans faire de projets dans le futur, avec un comportement d’un têtu, obstiné. Il était binaire ; c’est vrai ou c’est faux ; c’est juste ou c’est injuste ; c’est blanc ou c’est noir. La négociation et le compromis, il s’en est affranchi quand il était enfant.

Ce caractère binaire était une spécificité de sa personnalité. Il pouvait travailler dans un bar sans prendre une goutte d’alcool. Il connaissait les voleurs sans être des leurs. Un jour, son père taxi à Létoile s’était rendu à El Harrach avec un client. Ce quartier de la banlieue d’Alger était connu pour ses pickpockets et ses bandes de voyous, à l’époque. Après avoir stationné sa voiture dans une rue, il avait laissé sa parka neuve, ramenée de France, avec 500 dinars dans sa poche intérieure. Une somme importante, le salaire mensuel moyen était de 200 dinars. Naïvement, il pensait qu’il était en sécurité. En revenant à la voiture l’après-midi, il n’y avait plus de parka, elle s’était ‘évaporée’. Il avait compris la bêtise qu’il avait faite. De retour à la maison sans parka, sa femme l’interrogeât : i ukbud (en kabyle tout est veste), a yamghar ? Je l’ai laissé dans la voiture, lui répondit-il ; il n’osait lui dire la vérité qui aurait entaché ‘tirougza iness’. Comment, un homme qui revenait de Paris se fait avoir à Alger ? Par un hasard, Alilouche avait entendu l’histoire ; il travaillait à El Harrach. Il avait deviné ce qui s’était passé. Il est allé directement sous un pont, lieu de ‘séjour’ d’un groupe de voleurs d’El Harrach dont il connaissait le chef. Dès qu’il était arrivé, le chef avait compris l’objet de la visite d’Alilouche. Il avait demandé qu’on lui remette la parka et les 500 DA, sans délai. Le weekend suivant, Ali avait ramené la parka avec les cinq cents dinars, à la maison, sans dire un mot à son père.

Son tempérament de baroudeur avait ses règles de droiture, d’honnêteté et de correction d’une injustice ou de redressement d’un tort. Il lui arrivait de ne pas respecter les règles et les lois ‘de l’état’ dans certains cas ; s’il en jugeait la nécessité. Son fils Fouad racontait l’histoire qui s’était déroulée dans la prison d’El Harrach. Alilouche avait remarqué l’acharnement d’un caïd sur un détenu fragile. En déjeunant, ce caïd avait pris le repas du pauvre détenu, comme d’habitude. Alilouche s’était levé et envoyé son coup de poing au visage du caïd qui tombât par terre. Dans une corpulence de lutteur, redresseur de torts ; se cachait en fait, une âme sensible et tendre. Les traits de sa personnalité ci-dessus, n’étaient pas évidents à décrypter. Lui-même, n’en était peut-être pas conscient. Avec un tel profil, il était difficile de trouver un emploi à la mesure de sa vocation d’homme d’ordre, sans formation. Malheureusement, aucune entreprise ni administration ne l’avait accepté. Ce travail qu’il cherchait, il l’avait finalement exercé, pendant près de trente ans, dans son village pour aider ses ‘frères et sœurs’ iwaquren. Ce fût son engagement bénévole à leur service sans réserve. Il en faisait son devoir, sans en référer à aucune autorité légale.

Une enfance rebelle.
Enfant, il était sorti des sentiers battus et du cocon familial pour vivre ‘sa vie’. Cette vie dont il ignorait réellement le sens, sauf celui d’aller à la rencontre des difficultés pour les affronter et se tester. Il était né en 1953 dans une famille de trois garçons. Certains signes particuliers le distinguaient des autres, notamment son comportement téméraire et indépendant. Son autonomie le classait parmi les garçons ‘hors cadre’ dans le village. Enflammé et bouillonnant d’énergie, l’inconnu et la découverte l’attiraient. D’après son épouse, il était parti de la maison à l’âge de onze ans la première fois, sans savoir où, ni pourquoi, ni comment. La vie à Létoile ne lui convenait pas, l’enfant awaqur, sage et obéissant, ne lui seyait point. Non, il avait autre chose à faire. Quoi exactement ? Juste une vie différente de celle de Létoile et de celle que ses parents lui dessinaient. Celle-ci, il pensait la trouver, ailleurs, en ville, lieu du mouvement et de l’inconnu. Il y était allé. Ses parents, qui essayaient de le raisonner, prêchaient dans le désert. Lui ne les entendait pas, et eux ne le comprenaient guère.

Une jeunesse sans argent et ‘sans boussole’.
On était entre la fin des années soixante-dix et le début des années quatre-vingt. Ali, était présent dans tous les mouvements de la société qui se libérait et du champ politique qui s’ouvrait, à Létoile. Iwaquren reconnaissent sa disponibilité et sa contribution aux associations culturelle, sportive et politique. Il était militant du RCD depuis sa création jusqu’à sa mort. Il participait aux activités de l’association culturelle TIZIMIT, de Tajma3it d’Ighzer iwaquren et de l’association sportive de football de Raffour, FOR. Il s’était aussi engagé, très tôt, dans les groupes d’autodéfense contre l’intégrisme des années quatre-vingt-dix. Il aimait être en groupe pour servir.

Mais sur le plan professionnel, il était plutôt opportuniste et sans projection vers le futur. Sa vie était aléatoire, intempestive et sans but. Il ne voulait pas rester dans sa région, par principe, il avait choisi de travailler dans les villes, à Oran, Alger, Constantine. Jeune sans formation, que pouvait-il faire ? Serveur dans les cafés ; le métier dédié à un illettré, comme Ali, venant des ‘dechra’ de Kabylie. A Oran, il avait trouvé iwaquren qui l’avaient accueilli, hébergé et introduit dans leur réseau professionnel. La solidarité iwaquren était au rendez-vous, comme toujours ; ils étaient connus pour leur sérieux et leur honnêteté. Ce travail faiblement rémunéré, ne plaisait pas beaucoup à Alilouche ; mais il n’avait pas le choix. Le salaire suffisait à peine pour couvrir ses dépenses de logement, de nourriture et de transport. Économiser pour aider la famille, était quasiment impossible. Entre Alger et Oran, il était passé par Constantine où il avait travaillé, chez Zidane Chérif un awaqur installé là-bas depuis les années cinquante. Là non plus, il n’était resté que quelques mois.

Pendant ce temps, ses parents lui avaient préparé une autre vie, conforme à la tradition kabyle. Celle de se marier, d’avoir des enfants, de travailler et enfin de donner sa paie en fin de mois au père. Ils lui avaient ‘réservé ’ sa cousine germaine âgée de douze ans quand lui avait dix-huit. Ils se marièrent à l’âge de dix-huit ans de la fille et vingt-quatre celui d’Ali. Tout a été organisé et payé par les parents. Marié, il avait laissé sa femme, et par la suite ses enfants, vivre avec ses parents, comme à l’ancienne, et continuer de vivre sa vie, comme avant. La paie de fin de mois de Alilouche au père, il en eut point. Il revenait à la maison, tous les six à huit mois, souvent sans prévenir. Ali n’avait pas d’argent, il en restait peu après avoir couvert ses dépenses. De cette période, il n’avait gardé aucun souvenir mémorable. C’était une vie de galère et d’improvisation totale loin de ce qu’imaginait son père.

Alilouche et sa vie nouvelle.
Son errance pendant une quinzaine d’années était un signe d’indécision, peut-être un manque de maturité voire du ‘je-m’en-foutisme’. Il ne voulait pas vivre à Létoile, mais il revenait périodiquement chez ses parents. Il avait choisi de travailler en ville, mais il n’avait pas d’environnement décent et stable. Il n’avait même pas son ‘chez-soi’ ; il dormait dans son lieu de travail. Il n’était bien nulle part. Suivait-il un exemple parmi iwaquren qu’il côtoyait ? En cherchait-il un ? Était-il à la recherche d’un idéal introuvable que lui-même ne savait pas définir ? Ou bien voulait-il être, lui-même, un exemple ?  Sans tarder, la vie qu’il voulait façonner à sa manière lui avait rappelé certaines évidences. La plus importante est qu’on ne fait pas toujours ce qu’on veut ; lui inclus. La deuxième est que celle-ci réserve des surprises avec lesquelles on doit composer, quel que soit son caractère, même entêté qu’il était. Selon son fils Salah, un événement avait marqué son père, dans le début des années quatre-vingt. Un soir, après le service et avant de dormir dans le café où il travaillait, lui et ses collègues de travail avaient reçu une visite inattendue. Un groupe d’intégristes avait fait irruption dans le café pour leur imposer de lire et d’apprendre le coran en leur tendant le livre saint. C’était la période où les islamistes agissaient en douceur avant leur démonstration de force des années quatre-vingt-dix. Il avait eu la peur de sa vie. Cette violation de leur café la nuit l’avait sérieusement incité à réfléchir sur sa vie hors de sa famille et de sa communauté iwaquren.

Ce fait, ajouté à d’autres qui se sont accumulés avec le temps, avaient mis au grand jour les inconvénients de son errance et de son inconscience. Fatigué de vivre loin de sa famille, usé par l’instabilité et secoué par la menace des intégristes, il était temps de rentrer à Létoile, se disait-il intimement. Son monde, tel qu’il le percevait venait, d’être ébranlé. Il avait décidé de revenir dans le monde traditionnel de ses parents et des siens, en mille neuf cents quatre-vingt-cinq. Au début, il s’était senti chez lui, au sein de sa famille et de ses proches, avec un meilleur confort matériel. Il n’était plus reparti depuis. Mais son retour, sans économie d’argent à donner à son père, était mal vu. Vivre dans une famille nombreuse, avec ses parents, sa femme, ses enfants et ses frères, sans apporter sa contribution financière, lui avait attiré quelques remarques piquantes. La famille unie n’allait pas durer longtemps. Après le mariage de ses frères, la vie en commun réunissant plusieurs belles-filles avec leurs époux et des petits enfants était naturellement source de conflits et de mésentente. C’est la tradition kabyle avec ses désagréments. Son père, intelligent, voulant éviter les problèmes de fratrie, avait alors demandé à chacun de ses trois enfants de prendre sa famille et d’en d’assumer la charge. Que chacun fasse sa vie comme il l’entend, leur avait-il dit. 

Effectivement la séparation a eu lieu, chaque famille devrait s’assumer. Mais celle d’Alilouche avait pris une tournure très compliquée, d’autant qu’il avait eu un accident cérébral grave. Les fréquentes crises épileptiques avaient compliqué les conditions d’existence de sa femme et de ses enfants. Elles constituaient aussi un handicap pour la recherche d’un emploi stable. C’est ainsi qu’elle se retrouvât, du jour au lendemain, dans le dénuement ; sans ressources. Alilouche avait vu et vécu les difficultés dans lesquelles vivaient son épouse Fatima et leurs enfants. Les nourrir, les habiller, payer les affaires scolaires, le soigner, lui ; etc…Ils étaient dans le creux de la vague. Ses limites intellectuelles et physiques lui sont apparues. Son passé d’errant sans soucis et de ‘je-m’en-foutiste’ avait surgi et défilait dans sa mémoire. Que de temps perdu !

Dans les temps difficiles, la femme tawaqurt a toujours été au rendez-vous et su relever les défis. Elle sait trouver les ressorts pour rester debout. Grâce à Fatima, l’épouse d’Ali, ils étaient restés dignes, elle avait géré leur détresse en famille, sans l’extérioriser. Elle s’était mise à la tâche en commençant par se former à la couture sur machine, chez les voisines. Ensuite, elle en avait acheté une pour coudre les robes kabyles sur commande. Elle s’attelait également au tissage de tapis kabyles, patrimoine transmis de mère en fille. Elle tissait des ihembial et des imendial qu’elle revendait. Son fils Hakim avait arrêté ses études au collège pour suivre une formation de soudeur. Il avait commencé à travailler pour aider sa mère. Quant à Ali, il faisait ce qu’il pouvait. Il était serveur dans un café à Létoile, ensuite cordonnier. Il était un moment percussionniste dans la troupe ideballen iwaquren. Toute la famille s’était mise au travail.

Après les petits boulots, Alilouche avait fini par avoir un poste de gardien du stade de Maillot. Sans une rémunération décente, mais toute la famille était contente, elle pensait qu’il serait pérenne, c’était mieux que rien. Malheureusement, la politique s’était invitée pour briser l’espoir. Le poste fût supprimé quelques mois plus tard. Suite à ses crises épileptiques, Alilouche avait eu un arrêt de travail prescrit par son médecin. C’était un motif qu’avaient utilisé les nouveaux responsables politiques pour le licencier. Il a eu le tort d’appartenir à une force politique ‘ennemie’. Le voilà revenu à la case de départ, sans rien. 

Homme dynamique qui ne connaissait pas l’oisiveté, Alilouche était prêt à travailler même sans être rémunéré. Il voulait servir à quelque chose, être utile ; plus qu’il ne l’avait fait avant. Les portes des entreprises et des administrations lui étaient fermées à cause de sa maladie. Elle l’empêchait de s’éloigner de Létoile. Par ailleurs, son expérience professionnelle se limitait au service dans les cafés. Malheureusement, dans la région de Maillot, il y avait très peu de débouchés. Ils étaient désespérés, lui autant que sa femme ; aucun emploi stable ne correspondait à son profil. Alors quoi faire ? Ils s’interrogeaient. Courageusement, sa femme Fatima et ses enfants s’activaient du mieux qu’ils pouvaient pour subvenir au minimum vital du foyer.

Dans ses moments de réflexion pour s’en sortir, il avait vu une insécurité grandissante sur la route nationale 26 où il y eut de nombreux accidents mortels de personnes âgées et d’enfants. Il avait également observé l’anarchie dans la célébration de la fête religieuse Ta3achourt et des anniversaires de la déportation Ath Yaghzer iwaquren. Il avait constaté le besoin d’accompagnement des équipes de jeunes sportifs dans leurs déplacements. En accompagnant son fils à l’école, il avait noté la détresse des collégiens et des lycéens, en particulier les filles, qui attendaient les ‘fourgons’ pour se rendre au lycée de Zouzamane. Il considérait cela comme injuste et anormal. Il ne pouvait rester passif. C’est là qu’il avait fait tilt et découvert sa voie et le sens de sa vie : être utile à la société ; à sa société. En l’occurrence, assurer la sécurité routière, aider les enfants pour prendre des moyens de transport et se rendre à leurs études, organiser les activités des associations culturelles et associatives. C’est ainsi que Alilouche s’était engagé un peu plus qu’il le faisait avant dans des activités de service à la communauté. Il était connu dans le village pour son implication dans toutes les manifestations depuis plusieurs années.

Il avait créé son travail utile aux autres, qui l’épanouissait et qui le rendait heureux ; bénévolement. Les activités dont personne ne s’occupait, ni les parents ni l’état. Elles étaient devenues sa raison de vivre, jusqu’à sa mort. A ses enfants qui lui proposaient ‘de prendre sa retraite’, ils pouvaient assurer la charge de la famille, il leur répondait ; je travaillerai pour mon village jusqu’à ma mort. Effectivement, c’est qui lui était arrivé.

Alilouche l’irremplaçable.
Il voulait vivre sans contrainte et sans argent, c’était son tempérament. Mais sans argent, pour un père de famille avec des enfants, c’est difficilement compréhensible. Et pourtant il était ainsi. Il avait trouvé une chaussure à son pied. Faire du bien à l’humain, sans chef, sans compter son temps et sans rémunération. C’est ce que l’on appelle ‘se dévouer aux autres’. Finalement, était-ce ce qu’il cherchait depuis toujours ? Mais cette dévotion, pour un père de famille avec des enfants scolarisés, n’arrangeait guerre sa femme qui avait besoin d’argent. A postériori, Alilouche ne semblait pas en tenir compte dans son raisonnement ; cela reste un mystère. Tout ce qui se rapportait à l’argent perturbait Alilouche. Il pensait pouvoir vivre sans.

J’ai interrogé plusieurs adultes qui étaient des enfants hier, aidés par Alilouche. Aujourd’hui, ils sont pères, mères ou célibataires ; cadres ou ouvriers ; étudiants doctorants ou manœuvres,. Ils exprimaient tous sans exception, une reconnaissance envers lui. Ils leur avait apporté quelque chose qu’aucun n’avait fait à ce moment-là. Y compris leurs parents, pour ceux qui ont en, qu’ils aient été disponibles ou pas ; et peu importe la raison. Ali les avait protégés. Derrière l’activité de protection, il y avait aussi la présence d’un homme qui leur inspirait confiance, qui leur parlait, qui les touchait, qui se mettait au milieu de la route et levait les bras pour arrêter les voitures au risque de sa vie. Il s’était octroyé cette autorité que personne ne lui avait donné et que personne d’autres n’avait osé faire. Les enfants et les personnes âgées et faibles sentaient bien cela et ils se rappelleront toute leur vie.

Être motivé, disponible et engagé au service de sa communauté comme l’était Ali, est rare pour être souligné. Son investissement bénévole était sincère ; il y mettait le fond et la forme. Son comportement moral et psychologique étaient irréprochables. Dans la rue, il précédait pour dire bonjour aux personnes qu’il croisait, avec un sourire. Il montrait une réserve naturelle quand il croisait les jeunes femmes en laissant un espace décent avec elles. Sa présentation physique et vestimentaire imposaient du respect. Sa ponctualité était comparable à celle d’une horloge suisse.  Il connaissait les horaires d’ouverture et de fermeture des écoles, les dates des manifestations sportives et culturelles ; celles des fêtes religieuses. ‘Son agenda’, mémorisé en tête, était rempli à longueur d’années, comme celui d’un ministre. Il remplaçait les parents pour la protection de leurs enfants en dehors de la maison et l’état pour la sécurité routière dans le village.

La priorité de Alilouche était la sécurité des personnes et des biens sur la dangereuse Route Nationale 26. Il avait identifié, tel un topographe, les endroits où la circulation était à risque, aux différents moments de la journée. Ils étaient tous situés sur la RN 26. Ce sont les intersections avec des rues du village ; l’école primaire Kechadi Amar et les arrêts des fourgons. .

Il avait établi un emploi du temps précis qu’il respectait rigoureusement comme un maître d’école ou un fonctionnaire de bureau.  Dans celui-ci il y avait trois plages horaires immuables. La matinée jusqu’à huit heures ; le midi jusqu’à quatorze heures et le soir à seize heures. Il se levait tous les jours, aux heures matinales pour se rendre, sans faute, sur les lieux de son travail ; il en avait plusieurs en plein air, selon la période de la journée. 

Il commençait par l’entrée de l’école Kechadi Amar située sur la route nationale pour assurer la sécurité des enfants aux horaires d’ouverture des classes. Ensuite, Il faisait monter les lycéens, qui se rendaient au lycée de Zouzamane, en priorité dans les fourgons. Il avait peur qu’ils arrivent en retard pour leurs études et qu’ils soient renvoyés. Les adultes qui devaient se rendre à leur travail, le laissaient faire. Quand les lycéens le voyaient de loin, ils étaient rassurés et quand il était absent, ils s’inquiétaient. Il était une personne qui rassure. Enfin, en dehors des horaires de écoles, il déambulait sur le bas-côté de la RN 26 pour aider les personnes âgées et handicapées qui rendaient visites à leurs proches ou qui venaient faire leurs courses près de la route. Il veillait également sur les véhicules de l’axe Béjaïa – Alger, voitures et camions, qui faisaient une halte déjeuner ou diner ; ou faire leurs courses. En cela, il était un facteur de développement économique du village en donnant une image d’un village où l’on peut laisser son véhicule sur le bas-côté de la route, sans ‘parkingeurs payant’, en toute sécurité et sans limite de temps. Les samedis matin, il arrêtait des véhicules pour embarquer les étudiants qui allaient à Alger, Tizi Ouzou, Bouïra ou Sétif.

En dehors de ses activités quotidiennes de sécurité, il était l’homme à tout faire des associations et de Tajma3it Ath Yeghzer. Il assurait la gestion du local de tajma3t ; du cimetière et des outils nécessaires à l’inhumation des décès ; du local et des équipements sportifs de l’équipe de foot. Il était disponible vingt-quatre sur vingt-quatre ; sept jours sur sept douze mois sur douze. Il était réveillé à tout heure de la journée ou de la nuit pour les besoins de Tajma3it. Pour chaque fête du village il assurait tous les préparatifs d’achat des légumes, de recherche et de mobilisation de femmes pour rouler la semoule et faire les sauces, trouver les ustensiles, les tables, les chaises…. Ensuite il laissait les autres s’occuper du service tout en étant présent. A la fin des festivités ; il se remet au travail pour ranger et nettoyer la salle. Souvent, il se lance sans attendre que tout le monde s’y mette. Il marmonne, il bourdonne quand il voyait les autres assis et le regarder s’activer, mais il ne gronde personne…. A chaque fin d’une fête, les effets de la fatigue se faisaient sentir le soir quand il arrivait à la maison. Les crises épileptiques reprenaient. Sa femme et ses enfants subissaient le contrecoups. Il fallait appeler un taxi pour l’emmener aux urgences, à l’hôpital. A plusieurs reprises, sa famille lui avait dit d’arrêter ce qu’il faisait pour une si faible rémunération. Lui, il y tenait, il leur répondait qu’il ferait ça jusqu’à sa mort. 

De temps à autre, il aimait se reposer en s’attablant avec d’autres dans un café, situé sur la RN 26, toujours près de son ‘lieu de travail’. Ali était un accro des jeux de société qu’il affectionnait particulièrement ; le domino, le tarot, le rami ,la belote. Sa table était toujours entourée de plusieurs personnes pour écouter ses répliques qui accompagnaient ses coups sur le tapis de jeu. C’était ses moments de détente où il était libre et disponible pour prendre du bon temps avec ses copains.

Les dernières années il était devenu un réparateur de matériels ménagers. Il s’était installé sur la place du village. Il était à l’affût de tout ce qui se passait autour, comme à son habitude. Tout en réparant une couscoussière ou une casserole, il remarquait un papier qui tombait derrière une dame, une difficulté de mouvoir d’une personne âgée, un besoin d’aide pour lever un sac de course. Telle était la nature de Alilouche, il se levait pour apporter de l’aide. Il était un multitâches. 

L’épouse, une résistante à toute épreuve, naturelle ;
Pendant qu’Ali s’investissait complétement à l’extérieur ; sa femme Fatima s’occupait à l’intérieur, quasiment seule. Elle aussi s’engageait dans le bénévolat pendant les fêtes du village. Elle avait bien compris la personnalité de son époux. Elle le connaissait avant leur mariage, il était son cousin germain. Il venait voir sa tante, la mère de Fatima, quand elle habitait à Tazmalt. Dès les premières années de leur mariage, elle s’était préparée à une vie avec beaucoup plus ‘de bas’, que ‘de haut’. Elle avait compris que Alilouche était plus porté vers l’extérieur. Son caractère d’entêté, de n’écouter personne ; aggravée par sa maladie avait compliqué ses relations avec son père. Mais, comme toute jeune fille kabyle et tawaqurt, elle était préparée pour affronter sa nouvelle vie. Et, en particulier, subir, encaisser sans répondre, supporter et faire face aux situations les plus délicates, y compris la misère. On l’avait éduqué pour qu’elle soit fidèle et qu’elle résiste ‘au vent’, en particulier quand elle a des enfants. On lui avait répété ‘d’effacer de sa mémoire’ le retour chez les parents une fois mariée ; Akhdem Akhamim’ tesousmadh (construit ton foyer et tais-toi, lui disait-on). C’était un conditionnement d’une missionnaire. Fatima s’en est sortie dignement. Ses enfants en sont une preuve vivante.

Les leçons de ce récit.
Dans un discours ou une rédaction on prend soin de la conclusion. Dans la construction d’une maison on prend soin de la finition. Dans une blague on attend la chute. Dans la vie des humains, on prend soins des personnes âgées. Dans un récit, on soigne la fin. Ali, avait pris soin des trente dernières années de sa vie, inconsciemment et sans aucun calcul. Alilouche était fier des sa femme et des ses enfants, il était heureux de les voir tous, garçons et fille, volaient de leurs propres ailes. Il est parti serein et apaisé, avec le sentiment du devoir accompli. Quel destin !!!!

Ali et Fatima sont des exemples riches d’enseignements sur la conviction intime, des individus, à vivre selon leur conscience d’une part et de l’importance de la femme Tawaqurt dans un couple, d’autre part. Elle est celle qui construit l’équilibre de la famille sans jamais rabaisser le mari, même dans ses moments d’absence et perte de repères. Elle est le point fixe d’amarrage, repérable par tout temps.

Construire une mosquée, c’est bien. S’occuper de la propreté d’une mosquée, c’est bien aussi. S’occuper de l’humain, des personnes faibles et des enfants, c’est mieux. Le nom de Alilouche restera un bienfaiteur pour l’éternité. 

Cri de cœur :
La reconnaissance de la part de toute la communauté à Alilouche était sincère. Beaucoup ont essayé de l’avoir en donnant de l’argent, sans jamais la recevoir. Alilouche l’avait eu parce qu’il avait donné quelque chose que nous ne savions pas faire : se donner corps et âme à son village ; donner de son temps, son sourire, sa santé, sa force et son énergie ; même malade. Mais, surtout, donner sans attendre de recevoir.

Avons-nous donné tout ce qu’on lui devait ? Il avait travaillé sans jamais négocier ou exiger un salaire. Tajma3it, qui ne peut remplacer l’état ou la mairie, lui octroyait une obole par solidarité. Elle était très insuffisante pour couvrir ses besoins vitaux et ses traitements médicaux. Sa femme Fatima s’était sacrifiée à l’intérieur pendant que Alilouche s’investissait pour nous, à l’extérieur. Les personnes de son âge ont droit à la retraite. Lui, non. L’état ne veut rien lui donner.
Saïd HAMICHI

Un avis sur « OUCHENE Ali dit Alilouche : l’homme de ‘l’Etoile’ qui avait illuminé iwaquren. »

  1. PAS GRAND CHOSE A DIRE, CHER SAID. L’EMOTION ET QUELQUES LARMES ONT PRIS LE DESSUS. TU AS TOUT DIT DE NOTRE ALLILOUCHE. JE L’AVAIS CONNU TRES TOT, LORSQU’IL VENAIT « VOIR » SA FUTURE EPOUSE, A TAZMALT. NNA TAARAVT ET DDA ALI, LES PARENTS DE FATIMA ET DE MON « FRERE » YAHIA, ETAIENT DES NOTRES. NOUS AVIONS VECU ENSEMBLE, COTE A COTE. NOUS AVIONS CONNU BEAUCOUP DE DURS MOMENTS ET NOUS LES AVIONS SURPASSES. ALI, JE LE REVOYAIT ENSUITE, TRES TARD, UNE FOIS QU’IL S’ETAIT SEDENTARISE A LETOILE. IL ETAIT LE PROTECTEUR DES NECESSITEUX, LUI LE GRAND … NECESSITEUX. IL ETAIT BON, IL ETAIT BEAU ET PERSONNE NE PEUT L’OUBLIER, SURTOUT PAS MOI QUI L’AIMAIT BEAUCOUP, TEL UN FRERE ET IL ETAIT UN FRERE AWAQUR. PAIX A TON AME, CHER ALI, JE T’EMBRASSE. JE PLEURE.

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