L.T.E – Le Lycée Technique d’Etat de Dellys II : Un nouveau monde.

Derrière c’était le mur, devant c’était la mer, dans la tête c’était l’attente des pères et des mères. Cette période si courte en durée était riche en histoire. Certains la qualifient de ‘la belle époque’ quand d’autres la considèrent comme une période ‘sombre d’internement’. Quelques-uns la comparent même à Alcatraz. Y a-t-il le ‘syndrome de Stockholm’ pour les uns et ‘un amour aveugle’ pour les autres ?

L’évocation de Hocine, Youcef, Ahmed, Saïd, Mohamed, prénoms communs algériens, ramène le L.T.E de Dellys devant mes yeux, immanquablement. Ces prénoms ne me rappellent ni iwaquren, les habitants de mon village; ni mes oncles ou cousins Ath 3ami Ali, ma famille ; pourtant liés par le sang. Ils me sont tellement proches qu’ils restent présents à ‘fleur de mémoire’, même cinquante ans après sans les rencontrer. Ils ont imprimé une période extra-ordinaire de ma vie dans une mémoire éponge, absorbante, quasi vierge. Cette période si courte en durée était riche en histoire. Certains la qualifient de ‘la belle époque’ quand d’autres la considèrent comme une période ‘sombre d’internement’. Quelques-uns la comparent même à Alcatraz. Tant de divergence dans l’appréciation sur ce lycée, est en soi une énigme. Y a-t-il le ‘syndrome de Stockholm’ pour les uns et ‘un amour aveugle’ pour les autres ? La réalité, quand on est dans deux extrêmes positions, se trouve souvent au milieu. N’est-elle pas la découverte ‘d’un nouveau monde’ avec des éléments d’étonnement, enthousiasmants et déprimants, mélangés. Chacun d’entre nous avait et peut-être a toujours, son avis sur la formation (programme, rythme, enseignants, infrastructure) ; sur la vie matérielle (locaux, nourriture, confort) à l’intérieur du lycée ; sur la vie sociale avec nos camarades ; sur l’institution (administration, traditions) ; sur la ville de Dellys. Selon la pondération que l’on accorde à chaque composante, on arrive à une penchant vers le regret d’être passé par ce lycée ou la reconnaissance de la chance qu’on a eu d’avoir étudié dans cet établissement tant convoité, à l’époque. Cependant, le principal critère d’appréciation est le résultat obtenu à l’issue de cette formation et ce que l’on y fait avec, par la suite. Dans tous les cas, ‘bonne époque’ et ‘Alcatraz’ me paraissent excessifs, à postériori. Il y eut des ‘bons moments’ et des périodes ‘de doute et de questionnement’, incontestablement.

Un lycée unique.

Il était un ‘centre de regroupement’ de jeunes collégiens âgés de dix-sept à dix-neuf ans, âge de sortie du lycée pour les générations actuelles. Etions-nous en avance ou en retard ? La réponse dépend du référentiel d’analyse et de l’histoire personnelle de chacun. Après trois années de formation, devenus de jeunes bacheliers matures, scientifiques et techniciens, ils s’envolèrent par dizaines, dans les régions proches et dans les contrées lointaines. Des entreprises venaient ‘les puiser’ pour leur intelligence et leur force de caractère, dans cet établissement qui cultivait son pouvoir d’attraction et de séduction avec un art mariant pédagogie et contrainte dont il était le seul à détenir la science.

Le L.T.E était le réceptacle idoine de jeunes esprits aigus et agiles, prêts à éclore et à se métamorphoser dès lors qu’on savait canaliser leurs énergies. Leur éducation, dès l’enfance, leur avait dispensé les codes d’intégration dans une société, de compréhension et de respect de l’autre et d’aller de l’avant. Ils étaient nés et ont vécu dans un environnement où l’humain, pièce maîtresse, était assoiffé du savoir, conscient de la valeur travail, secoué par de rudes épreuves. Chez eux, l’ascension se méritait, elle ne s’héritait pas. Ces ‘fils de pauvres’ (malheureusement les filles étaient absentes) venaient des familles et des villages des régions alentours ; ‘universités’ de formation de l’Homme Citoyen. Ils étaient organisés socialement et dotés d’un code de conduite ‘du vivre ensemble’, qui façonnaient des personnes disciplinées et animées d’une volonté de se surpasser pour être exemplaires. On leur avait inculqué les valeurs fondamentales de responsabilité, de rigueur, de sérieux, de courage, de respect, d’abnégation…. ‘Diamants bruts’, le L.T.E les taillait en les instruisant et les préparant aux missions de construction d’un nouveau pays qui venait de naître, une dizaine d’années auparavant. Ils trouvaient, en cet établissement, le maillon idoine, relais dans la chaine d’élévation intellectuelle et humaniste. Ils ne se posaient pas la question sur leur algérianité, leurs parents ont sacrifié leurs vies pour libérer leur pays. Ils ne se préoccupaient pas de la couleur de leur religion, il y avait une mosquée dans chaque village et des bars dans les villes. Ils ne s’interrogeaient pas sur leur amazighité, elle était leur langue maternelle. Ils ne cherchaient pas les raisons de leur arabité, ils l’étudiaient à l’école. Ils étaient eux-mêmes, ils se connaissaient.

La raison d’exister de ces jeunes, à leurs âges, était d’étudier pour être utile à leur famille, à leur village et à leur pays, en devenant ingénieur, universitaire, chercheur, enseignant et que sais-je encore. Effectivement, à la fin de leur formation, les uns sont restés dans le pays pour se former dans les universités et les instituts algériens et ensuite intégrer le tissu économique et l’enseignement. Les autres avaient choisi l’occident pour poursuivre leurs études, apprendre, capter du savoir et revenir pour le diffuser et l’exploiter au profit de leur pays, de leurs sociétés. Leur profil était recherché et ‘chassé’ par des sociétés nationales en plein essor. Ils s’intégraient sans se renier, ils encaissaient et résistaient sans plier, ils s’imposaient sans écraser, ils rayonnaient sans aveugler. Leur devise était ‘être plus que paraître’. Ils s’adaptaient en s’incrustant, sans fard et sans bousculer, dans les interstices et les espaces de la société, algérienne quand ils le pouvaient, ou étrangère par défaut. Que sont-ils devenus, les uns et les autres ?

Le collégien devenu lycéen du L.T.E : entre le passé récent et le futur déjà présent

Collégien, son temps lui appartenait en dehors des heures de cours, il le gérait à sa guise entre les moments avec sa famille et les siens en solitaire, pour réfléchir et errer entre les arbres et les maisons. Il était ‘un papillon’ libre dans la nature habitant d’un village, entouré d’oliviers, dans une plaine au pied des montagnes du Djurdjura, comme paysage éternel. Il respirait l’air pur au milieu de la nature verdoyante chatouillée par les oiseaux et l’odeur de la bouse de vache des voisins, paysans.

Lycéen, il devenait ‘un élève interne’, résidant dans un endroit clos, en bord de mer, sous contrôle permanent. Il humait l’air marin iodé et entendait le bruit des vagues qui se déversaient sur les rochers de la falaise. Étais-il citadin ou tout simplement ‘un élève interne’ sans autre qualification du lieu que ‘du L.T.E de Dellys’ ? Tous ses faits et gestes étaient surveillés jour et nuit. Il devait se soumettre et obéir à une organisation stricte, quasi militaire, qui lui dictait sa conduite à l’intérieur comme à l’extérieur du lycée. Il devait être exemplaire, il était porteur de son image. Ceci n’était que le bout de l’iceberg des changements qu’il allait subir. Il avait fini par les épouser, volontairement et sans être contraint. 

L’ancien monde de l’enfant collégien ordinaire: ‘la vie écologique vœu pieux de l’humanité d’aujourd’hui’

Collégien, ses activités étaient ordinaires et ‘banales’ pour un enfant algérien de sa génération. Elles se comptaient sur les doigts d’une main. Etudier, d’abord, était sa mission principale, on considérait qu’il avait tout ‘pour réussir’. Contribuer à la vie active de la famille; nécessairement par devoir, elle avait besoin de tout le monde. S’amuser et se distraire, naturellement, il était un enfant. Son existence était ‘nue’, transparente comme l’eau de roche. Elle n’était meublée d’aucun artifice ou gadget ; entourée d’aucun confort matériel ou psychologique ; éclairée par aucune source culturelle ou intellectuelle. Elle était ‘brute’, non encore modelée par ‘la modernité’ du vingtième siècle, qui n’était perceptible que dans les grandes villes. La sobriété alimentaire et vestimentaire était de mise dans sa famille et sa société. Le petit déjeuner était ‘garni’ d’un verre de lait en poudre, sucré, avec un morceau d’El Khouvz, toujours présent. Le déjeuner dépendait ‘du calendrier scolaire’. Le jour d’école, ‘le repas’ était immuable, pour les trois saisons automne, hiver et printemps. Il était composé d’un quart de pain – équivalent, d’une demi- baguette, à vingt centimes et deux doigts de chocolat pour dix centimes. Une ration pour tenir éveillé et assidu en classe toute la journée, de sept heures du matin à quatre heures et demi de l’après-midi, avec sept kilomètres dans les jambes et un cartable chargé des fournitures scolaires. Les jours ‘hors classe’, weekends et vacances scolaires, il y avait les mêmes plats, à longueur d’année, à exception de l’été. Galette kabyle à volonté, accompagnée de pommes de terre imbibées de quelques cuillerées d’huile d’olive, malaxées avec les mains. Pour varier, ces pommes de terre étaient coupées en dés ou en tranches auxquelles on ajoutait un oignon, une ou deux carottes, du poivron rouge moulu – paprika; l’ensemble plongé dans de l’eau et cuit dans une marmite. Il y avait aussi des macaronis dans l’eau qu’on accompagnait avec de la galette. Le couscous plat du dîner, en général, était servi avec très peu de légumes, des carottes, des courgettes et des navets. Pour les desserts, il fallait repasser en été. Quant à la viande, il est préférable de ne pas s’y attarder. Elle était une denrée rare réservée pour les fêtes religieuses.

En été, un seul plat dominait ‘l’arène’ de tous les foyers ; le couple indissociable composé de la galette et de la purée de tomates mélangée aux piments piquants ou semi-piquants. Il tint la palme d’or de plat préféré ou plat à ‘portée de bourse’ des familles. Par défaut et au cas où, la purée de pomme de terre à l’huile d’olive, était toujours là, comme plat de secours. Pour les desserts, il y avait de la mandarine, de l’orange, des figues ou du raisin. La pastèque ou le melon étaient de temps en temps ‘invités’.

Pour prendre ses repas, il s’asseyait sur une petite banquette ou à même le sol. Le plat était servi dans une assiette en aluminium creusée, posée sur les genoux ou par terre.

Il se mettait au lit vers vingt-deux heures, au plus tard, pour se lever vers six heures et demi le lendemain, et prendre le chemin de l’école vers sept heures, à pied. Il dormait, avec ses frères, dans une pièce de vingt mètre carrés en briques et en béton, le sol chapé de ciment et un toit en tuiles collés sur un tapis de roseaux avec de la terre d’argile locale, une porte et une fenêtre. L’ensemble sans isolation thermique, ni électricité. En hiver, elle était chauffée avec un poêle à bois quasiment sans effets, dans une aussi grande pièce sans aucune isolation. Il n’y a pas besoin de décrire la température et le taux d’humidité à l’intérieur, ce village est situé dans une cuvette entre deux montagnes. Les infiltrations d’air froid étaient nombreuses. Il rentrait par la toiture et les interstices des portes en bois. Cette pièce était une ‘chambre froide’.  

Le passage du stade éveillé et debout à celui d’endormi se faisait en quelques secondes. Il n’y avait ni livres, ni romans, ni télévision. Il n’y avait aucune préparation ou temps de transition pour se coucher. Il ne se dévêtait pas en hiver pour se mettre sous les couvertures. Il enlevait juste les chaussures et les chaussettes quand il en avait. Il n’y avait pas de dentifrice. Les pâtisseries orientales et occidentales, sources de carries par excellence, n’avaient pas le droit de citer. Elles ne faisaient pas partie de la culture culinaire de sa région. Le couchage était constitué du juste utile. Un matelas en crin, couvert d’un drap et un patchwork ‘Akhemkhoum’ composé de morceaux de tissu de robes usés. Il y avait aussi des tapis kabyles ‘Ihembyal’ ou ‘Amendil’, tissés main’, comme couverture en hiver. En été, le même Akhemkhoum, prenait la d’un dessous qu’il mettait sur un tapis, en paille ou en rotin ‘Agarthil’, à poser par terre en ciment et dormir à la pleine lune. Pour se réveiller le matin, deux voix naturelles, formaient une symphonie idéale. Celle de sa chère mère et les chants matinaux des coqs..

L’hygiène était très écologique, elle s’adaptait à l’environnement. Le terme pollution lui était inconnu, les sources de saletés étaient très bien localisées. Elles se situaient dans les zones découvertes et exposées au changement de température et à la poussière ambiante. Il s’agissait des cheveux, du cou, et des oreilles. La toilette du matin se faisait avec de l’eau froide et quelques fois avec de l’eau chauffée. Elle était simple, quelques rincées d’eau sur le visage et la tâche était expédiée. Il n’y avait pas toujours de savon. La douche en hiver était aléatoire, il la prenait le dimanche, jour de repos, par temps ensoleillé et par périodicité d’un à deux mois. Il remplissait une cuvette d’eau, en métal gris blanc, chauffée sur le Kanoun. Le produit standard de lavage du corps était le parallélépipède rectangulaire, savon de Marseille, qui tenait à peine dans la main. Les sous-vêtements, le slip et les chaussettes entre autres, était des noms et des mots sans existence réelle dans la maison.

L’argent n’était pas une ressource indispensable ou nécessaire. L’expression ‘argent de poche’, Amesrof’, était presque indécente. Les poches de son pantalon étaient toujours intactes, jamais trouées par le poids de pièces de monnaie qu’il manipulait rarement, alors que le reste était usé.  

Le nouveau monde du lycéen L.T.E : l’entrée dans la société du savoir passait par le modèle de ‘la société de consommation’ décrié aujourd’hui 

Il était arrivé au L.T.E avec un trousseau digne d’une nouvelle mariée, qui allait dans son nouveau foyer. Sa composition était une exigence non négociable. Aucune dérogation n’était accordée aux familles pauvres, pourtant nombreuses. La longue liste comportait des sous-vêtements, des vêtements, des blouses blanches et bleues, des chaussures de sortie et de sport, etc… Le nombre de pièces (entre deux et quatre) de chaque type de vêtement et sous-vêtement lui avait ‘posé questions’ à lui et à ses proches. Il lui paraissait excessif. Il passait d’un ou deux pantalons, deux chemises, une veste avec une capuche pour l’hiver, une paire de chaussures pour trois saisons, à une liste de deux pages, du jour au lendemain. Le lycée offrait la nourriture et l’hébergement, à la famille de ‘se débrouiller’ pour habiller et couvrir les dépenses de leur enfant. N’était-ce pas l’entrée, inconsciente et contrainte, dans l’engrenage de ‘la société de consommation’ occidentale ? De toute les façons, il n’avait pas le choix.

Voici le jeune collégien prêt, dégourdi, bien éduqué et ‘couvert’ pour les quatre saisons des trois années à venir, qui débarquait dans ce lycée. Il avait reçu ‘les conseils classiques’ que toute famille prodiguait à son jeune enfant qui partait pour une ‘terre inconnue’.  Sois vigilant, fais attention à ta santé, à tes études, on compte sur toi etc… Il était ‘armé’ psychologiquement et matériellement, comme un commando, se disait-il. Mais, il fallait plus pour faire face à la déstabilisation qui avait commencé dès le soir même de son arrivée. Une nouvelle façon de vivre s’était imposée à lui, sans lui laisser un temps d’adaptation.

Le jour même de son arrivée, à dix-neuf heures, il rentrait en rang dans une grande salle et il s’attablait avec sept autres nouveaux camardes, qu’il découvrait. Le repas était bien garni et posé sur la table, entre les deux rangées d’assiettes, de couverts, un verre et grand bol d’eau. Il y avait une entrée, un plat de légumes, un autre plat de viandes et enfin le dessert. A la fin du repas, on devait sortir dans l’ordre et en même temps, en ayant rassemblé les couverts sur le bord de la table pour faciliter le travail des cuisiniers. Il retrouvait la même discipline pour le coucher. En rang, il montait dans le dortoir aménagé en box de huit lits superposés de chaque côté d’une allée. Les lits portaient les numéros des trousseaux pour se repérer ; ce qui montrait une organisation et une gestion huilées. Là aussi, il devait s’approprier une autre façon de dormir, peut-être même de rêver ! Avant de se mettre au lit, sur un matelas couvert de draps et une couverture, il devait s’habiller en pyjama*, chausser des pantoufles et se rendre aux lavabos pour se brosser les dents. Il dormait dans en endroit réservé et auquel il n’accédait que la nuit. Il était chauffé en hiver et maintenu à une température constante. Le lendemain matin, il était réveillé par une sonnerie, suivie par le passage des ‘pions’, élèves de Terminale, dans les allées du dortoir pour pousser les récalcitrants à se dépêcher. Il sortait en rang pour se diriger directement au réfectoire pour le petit déjeuner où il prenait place dans la même table de la veille. Tout était prêt. Il avait trouvé du beurre, de la confiture, du lait et de pain sur la table. Comme la veille, il sortait en ordre et il s’était dirigé vers sa salle d’étude pour prendre ses affaires scolaires et se rendre en classe.

En activité extra-scolaire, il y avait une séance de sport de deux heures par semaine. A la fin de cette séance, il prenait sa douche hebdomadaire et changeait ses sous-vêtements, chemises, pantalons et en particulier

C’était le rituel quotidien pendant trois années.

La déstabilisation devint plus forte la journée. En tant que ‘bleu’, dénomination des nouveaux Secondes, il était le centre d’intérêt des élèves de Terminale, en dehors des cours et des repas. Ils l’avaient ‘plongé’ dans le bain du L.T.E et l’avaient ‘débranché’ de son ‘écosystème’ de collégien d’avant, sans ménagement. Ils voulaient faire sa connaissance d’une surprenante manière, celle d’un contrôle d’identité; nom, prénom etc… Ensuite, le train des traditions et de mise à l’épreuve, dérangeante, agaçante, humiliante quelques fois, mais jamais violente physiquement ; rentrait en jeu. Je ne vais pas m’attarder ici sur ce registre. C’était ainsi que la culture du L.T.E de Dellys, unique en son genre, l’envahissait. Elle étouffait la sienne, sans toutefois la transgresser.

Après une soirée et une journée, il avait compris que sa vie d’avant n’a plus cours. En quelques heures, il était plongé dans un monde où il devrait vivre autrement, il devait faire ce qu’on lui demandera de faire. Finalement, ‘son monde’ d’avant avait disparu dès qu’il avait franchi le portail du lycée, le premier jour. Il devait accepter de nouvelles règles et mettre les siennes en sourdine. Le L.T.E avait ‘violé sa chasteté’ et ébranlé ses certitudes. Les traditions et les exigences réglementaires, avaient confisqué sa liberté et son temps, valeurs dont il négligeait, peut-être ignorait, le sens quand il était libre dans son village. Il devait vivre, jour et nuit, au sein d’un groupe sans avoir un instant à loi, même la nuit. En plus de vivre avec d’autres, il avait compris que toutes ses activités seraient agencées selon un horaire bien établi. Il devait manger, aller en classe, sortir, dormir, faire du sport, mêmes ‘aller aux toilettes’, à heures fixes. Toute raison gardée, c’était ‘son nouveau monde’, comme celui qu’avait ‘imposé’ Christophe Colomb aux indiens. Dans son cas, c’était lui qui l’avait choisi et voulu, de son propre gré. Le lycéen du L.T.E, retrouvait, presque, son monde d’avant, quand il revenait à la maison, qui n’offrait pas les mêmes conditions que le lycée. Pour ceux qui pouvaient sortir tous les weekends, leur adaptation a été plus souple. Pour les autres, elle avait laissé quelques traces, peut-être indélébiles.

L’histoire du pyjama :
Je conclurais cette partie par une anecdote. C’était la rentrée scolaire de 1970 au collège. J’étais tout heureux de faire une rentrée, habillé d’un ‘’pantalon’’ couleur bleu ciel, léger, très léger, propre. Non repassé, nous n’avions pas de fer à repasser. Nous n’avions ni électricité ni eau courante. Ce pantalon faisait partie de tous les effets que mon père avait amassés dans les poubelles des rues du 15ème arrondissement de Paris en préparant ses vacances qu’il allait passer au bled au mois de mai. Il travaillait comme éboueur à la ville de Paris. Pour des raisons que je ne connaissais pas, il les avait reportées à septembre de la même année. Le sort en avait décidé autrement, il mourut en mai. Arrivé au collège, certains de mes camarades, deux ‘bourgeois’ exactement dont je me rappelle encore les noms, me faisaient remarquer, que de ‘’pantalon’’ il n’en fût point. C’était en fait un pantalon de pyjama. Moi, ‘’l’ignorant positif et actif’’, découvrais et entendais ce mot pour la première fois. Cette remarque ne m’avait nullement affecté. N’ayant pas de rechange à la hauteur de ce ‘pyjama’, je continuais de le porter jusqu’à son usure naturelle, c’est-à-dire après l’hiver, un hiver d’avant le réchauffement climatique !

Saïd HAMICHI

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