Le KANOUN : ‘l’université familiale’ d’humanisme et d’élévation de l’esprit.

Le kanoun était l’endroit unique où on écoutait les histoires sur nos ancêtres qui finissaient par une lueur de justice, d’espérance et d’humanisme. Il nous donnait des leçons d’histoire dans lesquelles nous déduisions ce que nous devons être et ce que nous devons faire dans le futur. Il voulait nous faire croire qu’un monde meilleur était devant nous et que nous étions ses futurs bâtisseurs.

LE KANOUN: Image site ‘Tadart-iw facebook

Les soirées d’hiver autour d’un kanoun ne se racontent que si elles n’étaient vécues et senties dans leurs dimensions culturelle et sociale. Cette source de chaleur était le lieu choisi par nos aïeuls pour se retrouver en famille dans la saison froide, en Kabylie. Chaque soir on écoutait les paroles, douces et fluides, tissées par ma mère pour conter des histoires comme elle tissait un burnous ou un tapis en coton. Ce moment de partage et de ‘communion’ était exquis. On apprenait en ‘cours du soir’ privés, ce qu’étaient le monde et la vie d’avant, sans science, sans politique et sans influence religieuse. Quand on citait Rabbi, on ne remarquait même pas. C’était ‘l’université familiale d’hiver’. Les journées courtes, les nuits longues, sombres et froides de cette saison, imposaient ‘un couvre-feu’ social à partir de dix-neuf heures, pour les femmes et les enfants. Les lieux d’activités distractives nocturnes se limitaient aux cafés où les adultes s’adonnaient à leurs jeux favoris de Domino et de la Ronda. Les enfants n’y étaient pas admis, ils devaient rentrer à la maison à la tombée de la nuit; les parents y veillaient. Le moment était idoine pour la prise d’un cocktail culturel magique et de remontée du temps de la vie de nos ancêtres, des siècles en arrière. Cet instant, crépuscule de la journée, réunissait tous les membres de la famille dispersés par leurs occupations diverses. Les adultes rentraient du travail, les enfants revenaient de l’école et finissaient d’apprendre leurs leçons. La mère toujours là, présente. Après le diner au couscous ou à un repas composé d’un seul légume, pomme de terre écrasée bio et galette de blé, le tout cuisiné à l’huile d’olive; on rentrait dans une atmosphère de décompression psychologique, d’évacuation de tout souci quotidien et de nostalgie d’un passé qui était pourtant misérable. C’était un moment d’écoute de la seule maitresse de l’espace ; ma mère.

Dans notre enfance, nous avions trois lieux d’instruction, l’école, tajma3t et la maison. La journée nous étions assis sur une table en bois, écoutions studieusement le maître d’ecole, en général sévère, qui parlait en langues étrangères; l’arabe et le français. La langue maternelle restait en dehors des classes. A l’approchr de l’ecole, nous avions la peur au ventre. Pourtant, nous n’avions rien à nous reprocher. Nous écrivions des leçons de calcul, de grammaire, d’arabe…, que le maître nous dictait, debout, ou nous les recopions du tableau noir, sur un cahier. Le soir, on arrivait devant une maîtresse, assise par terre, parlant une troisième langue, la sienne et bien sûr la nôtre. Avec elle nous comprenions tout, vite et bien. Elle avait un style d’enseignement, inné, pour nous apprendre des leçons sur la vie, sans contrainte ni peur d’être puni. Il n’y avait ni cahier, ni tableau, ni stylo. Elle utilisait sa voix douce et nous, notre mémoire-buvard. Une complémentarité des deux institutions formatrices de la personne intègre, honnête et respectueuse du monde qu’elle devait construire. Le kanoun était l’endroit unique où on écoutait les histoires sur nos ancêtres qui finissaient par une lueur de justice, d’espérance et d’humanisme. Il nous donnait des leçons d’histoire dans lesquelles nous déduisions ce que nous devons être et ce que nous devons faire dans le futur. Il voulait nous faire croire qu’un monde meilleur était devant nous et que nous étions ses futurs bâtisseurs. Il nous préparait à prendre nos responsabilités, il croyait en nous.

Le feu, d’ordinaire synonyme d’enfer qu’on souhaitait éviter dans la vie et qu’on cherchait à fuir dans l’au-delà ; attirait, quand il était allumé dans un trou du petit espace de la cuisine. Il créait une ambiance de contemplation qui pouvait durer des heures, sans se lasser. Cet espace avec son feu, était la ‘cuisine de ma mère’. Il était le ‘paradis’ des petits anges entourant leur mère-fée, en début de soirée. Ce lieu des veillées chaleureuses ; était une œuvre d’art dessinée et réalisée par ma mère. Artisane à tout faire ; médecin généraliste, rebouteuse et pharmacienne de plantes médicinales, elle pouvait aussi être maçon, quand il fallait. Elle avait construit cette cuisine, avec son bon sens. Pour elle, tout est réalisable dès lors que le besoin est indispensable. ‘Quand on n’a pas le choix et qu’il faut faire, on trouve la connaissance et la volonté pour faire’. La cuisine était une idée sans plan, sans dessin ni calcul de structure. C’est une surface abritée où elle pouvait préparer des repas en malaxant la galette, les faire cuire sur un feu de bois ; faire mijoter des plats avec des légumes ‘à la portée du contenu du porte-monnaie’ et réunir ses enfants le soir avant de dormir. Cette petite hutte sans fondation, était bâtie avec des matériaux locaux. Les murs étaient en briques d’argile, crépis avec de la terre d’argile et peints avec la chaux blanche. Le toit était confectionné avec des produits de récupération, des madriers et deux tôles en ‘eternit’ attachées avec du filin sur lesquelles elle avait posé quelques briques pour sécuriser la toiture en cas de coup de vent.

La surface de quatre mètres carrés, une hauteur d’un mètre cinquante et des banquettes offraient un environnement idéal pour le rapprochement de la famille. La promiscuité, signification du mal-vivre aujourd’hui, reflétait, jadis, le bonheur de frères et sœurs d’être côte à côte. On y rentrait par une porte de cinquante centimètres de largeur sur un mètre vingt de longueur en ‘nous inclinant’ comme s’il fallait montrer du respect envers cet endroit sacré. Quand on pénétrait dans ce lieu, on devait être sans haine, sans rancune et sans esprit de vengeance. On avait nul différent à régler avec quiconque. C’était un lieu de concorde où on n’admettait que la bonté, la sincérité et l’honnêteté des personnes qui s’y retrouvaient. La chaleur saine de feu de bois du Kanoun envahissait les âmes et les corps avec une pression doucereuse et caressante sans agression de l’épiderme. Les étincelles qui jaillissaient, ressemblaient à un feu d’artifice fêtant ce moment des retrouvailles des enfants autour de leur mère. Nos bras semi tendus vers le feu, les coudes posés sur les genoux maintenaient les mains à la hauteur idéale de confort et de chaleur. Cette position était celle d’un pêcheur devant le dieu du feu. Quelques fois on restait silencieux, pendant un temps qui semble infini, en écoutant le claquement des morceaux de bois comme des messages du kanoun qu’il faut décoder.

Ces soirées ‘meublées’ de contes magnifiaient ma vie d’enfant écolier. Elles apportaient une énergie qui enflammait ma volonté de combler, un jour, tous les manques qui me sautaient à l’œil et de couvrir d’affection toutes les cicatrices de cette chère mère et de celles de mon cher père absent. Ainsi, je relativisais ma pauvreté, mes soucis matériels de l’instant et considérais que j’étais un heureux, peut-être un privilégié. Il n’y eût jamais de dispute ou de mésentente dans ce lieu de fraternité et d’humanité. Il n’y avait pas beaucoup de débats et d’échanges, la meneuse c’était elle. Nous étions ses enfants-élèves assidus et disciplinés. Les sujets d’actualité n’existaient pas, faute de moyens de communication audiovisuels. Notre monde se limitait à Maillot et à Raffour avec une extension occasionnelle à Tansaout, notre maison de montagne à iwaquren, pendant l’été. Pendant les moments de silence où il n’y avait rien à dire, chacun méditait ou s’évadait dans son monde. Ils étaient rompus par des crépitements et de craquements furtifs du feu de bois du Kanoun qui nous faisaient comprendre que le bois souffrait dans ce feu pour nous rendre heureux ; à chacun sa douleur et son sacrifice. La fumée, qui ondulait autour des silhouettes, donnait une image d’une enveloppe protectrice et de confinement du corps dans une chaleur isotherme. Quelques fois, elle agressait nos yeux et faisait couler des larmes involontaires. Elle était ‘la messagère’ du bois qui subissait les pires atrocités dans le feu. Elle nous sensibilisait sur le fait que tout produit de la nature est vivant et possède une âme.

La leçon de cette histoire :
Pour enseigner les savoirs scientifiques, techniques, de médecine, les états investissent des sommes vertigineuses dans la construction d’infrastructures matérielles, technologiques et la formation de professeurs. Ces formations peuvent s’avérer nuisibles sans les formations enveloppantes comme celles du kanoun qui étaient dispensées par des ‘maîtresses’ émérites et bénévoles. Les leçons indispensables à la formation en sciences viennent de là ; garder les pieds sur terre et faire voler ses connaissances….avoir ‘la raison gardée’……penser à l’autre…..donner la valeur à chaque chose….

Les leçons des trois ‘universités’ kabyles ; Tajma3it, Tala et Le Kanoun
Les structures des trois universités ont été effacées par l’évolution de notre monde. C’est normal et souhaitable. Leurs contenus doivent être sauvegardés.

Saïd HAMICHI

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