Tala – Abassel : la source qui met en doute nos certitudes sur la femme tawaqurt et kabyle.

Remerciements : Je remercie la paysanne Mme Arab née Boukhalfa Messaouda, la poétesse Dalila Amarouche, l’universitaire Mhend Mensous, le paysan Achour Benarous, l’universitaire Yahia Moussaoui de m’avoir apporté une aide précieuse pour obtenir certaines informations. Par ailleurs, toute contribution pour enrichir, apporter des précisions ou des rectifications, sera la bienvenue et sera intégrée.

A travers Tala, source d’une matière vitale que la femme devait approvisionner quotidiennement dans des conditions ‘inhumaines’, on découvre la place qu’occupait tawaqurt dans notre société patriarcale, ses souffrances physique et morale et sa résistance face à toutes les épreuves qu’elle endurait. Tawaqurt était un gisement d’intelligence, d’organisation et d’efficacité.

TALA
A RDEYEF
A MAKIASS

Après Tajma3it ‘université’ pour les hommes; je vous emmène dans Tala, une autre ‘université’ publique exclusivement réservée à la gent féminine. Les jeunes générations découvriront tiwaqurine de jadis. La femme tawaqurt et tala ont une longue histoire à nous raconter, si on s’y intéressait pour l’entendre, la transcrire et la transmettre à nos enfants.

Dans le monde de nos anciens, la femme ne devait montrer ni son bonheur ni sa souffrance. Elle devait être derrière un homme, son père, son frère ou son mari. Ces derniers détenaient tous les pouvoirs sur elle qui était sous leur tutelle. ‘Elle avait le droit de se taire et le devoir de ne rien dire’. A travers Tala, source d’une matière vitale que la femme devait approvisionner quotidiennement dans des conditions ‘inhumaines’, on découvre la place qu’occupait tawaqurt dans notre société patriarcale, ses souffrances physique et morale et sa résistance face à toutes les épreuves qu’elle endurait. Tala est une source d’eau, certes, mais elle était aussi un univers sociologique structurant de notre société kabyle et tawaqurt. Un espace exclusif de liberté d’expression de la femme, d’échange, d’apprentissage, de transmission des traditions et des valeurs de notre culture ; une université publique à ciel ouvert. Aujourd’hui, il ne reste que la source de cet espace, ce point d’eau chargé d’histoire, qui n’est plus réservé aux femmes. Il sert de source d’appoint en eau fraîche et naturelle qui remonte des entrailles de nos montagnes. En période caniculaire, il est visité par des hommes seuls ou avec leurs enfants; des femmes toujours accompagnées, jamais seules. Les fontaines retrouvent une animation en raison d’un tarissement des barrages alentours qui alimentent les foyers. C’est en de telles circonstances que l’expression « Fontaine, je ne boirai pas de ton eau » prend tout son sens.

Tala et Ta3wint : des œuvres d’art naturelles. 
Tala et Ta3wint iwaquren sont des œuvres d’art dessinées par la nature. Chez nous, rares sont celles qui se trouvent au bord d’une rivière comme L3insar a Ighzer Iwaquren, Juchen à Tansaout, Algazouz. Dans les montagnes d’iwaquren, elles sont disséminées sur tout le territoire d’Ighzer et de Taddert N’Ljedid. Elles sont localisées près des chemins et des sentiers pour permettre leur accès aux bêtes et leurs bergers et tout passant. Elles s’y dissimulent au milieu de mûriers et d’ormes, à l’écart d’un passage caillouteux ; à l’ombre d’un grand arbre ; sous une forêt de ronces; à l’ombre d’un frêne etc…Elles sont à l’abri et loin des regards indiscrets. En passant près d’elles, on entend le bruit discret de claquement de l’eau sur la dalle de pierres. On entend aussi un son d’un liquide qui se déverse dans une bassine en pierres, comme le bruit d’un thé que déverse un tergui dans une petite tasse en levant le bras à un mètre du sol pour mieux l’oxygéner. C’est une aubaine pour iwaquren de s’abreuver de cette eau magique, legs précieux de nos aïeux. Une fontaine, chez nous, est une source que l’on aménage avec des petits murets en pierres et du bois coupé sur place. C’est aussi un filet d’eau, comme Jouchen, qui coule d’une tube d’acier qui date des années cinquante ou ailleurs d’une feuille de figuier ou d’une écorce d’un chêne. Elle peut être une bassine aménagée autour d’un point d’eau qui sortait des entrailles de la terre, la moitié couverte de pierres. Leur eau glaciale dans laquelle on plongeait des fruits, est utilisée comme un frigo pour réfrigérer, en particulier, les figues en été. Quand on voyait ces fruits dans une source, on comprenait qu’il y avait des personnes aux alentours ; on n’y touchait pas ce qui ne nous appartient pas.

Les deux villages iwaquren, Ighzer et Taddert n’ljedid, avaient connu des fortunes différentes dans le domaine de l’eau. Le village d’Ighzer Iwaquren construit au pied du Djurdjura et sur les rives d’une rivière est mieux ‘loti’ avec L3insar, une fontaine abondante et intarissable, connue dans toute la région. Taddart N’Ljedid a un potentiel en eau moins fourni. Le village était construit dans un endroit découvert, moins abrupt et non escarpé, éloigné des rivières et d’affluents d’eau. Jusque dans les années cinquante, elle avait deux sources, Ameziave et Tilioua, avec des débits très faibles. Cette différence est racontée dans une légende de Yema Khelidja, femme sainte, dotée ‘de pouvoirs surnaturels’ et ‘vénérée’ par tiwaqurine de l’époque. Lors de son passage à Ighzer et à Taddert N’Ljedid, iwaquren qui souffraient du manque d’eau l’avait implorée pour venir à bout de cette aridité. Elle avait demandé aux habitants de chaque village de lui donner un objet. Ath yeghzer lui donnèrent un afegueg (barre en bois rectangulaire de deux mètres de long sur une dizaine de centimètres carré de base, utilisée dans le métier à tisser kabyle) et Ath tsaddert lui avaient tendu une tharoukha, (bâton en bois cylindrique d’une quarantaine de centimètre de long sur deux centimètres de diamètre, utilisé pour réaliser le fil de laine). La sainte frappât afegag à l’endroit actuel de l3insar, l’eau avait jailli d’un trou du sol de la taille de la base d’afegag avec un puissant débit d’eau fraiche. Pour Taddert N’Ljedid, elle piquât le sol avec tharoukha à Azro El 3akva d’où avait écoulait un filet d’eau d’un trou du diamètre de taroukha. Ceci est une explication légendaire, dans une période de l’ignorance scientifique et géologique. La vérité est tout autre. L’explication vient de la localisation géographique et géologique des deux villages. Dans de telles conditions, Taddert N’ljeid ne pouvait se satisfaire de sa misère en eau. Pour compenser ce manque d’eau , il a fallu l’intervention de l’armée française pour ramener l’eau depuis Agni Njart à Adrar Iwaquren jusqu’à Tanekicht dans les années cinquante. Et de là, on avait étendu cette conduite jusqu’à cinq autres points du village.

En dehors des villages de Ighzer et Taddert, il y a plusieurs sources qu’on appelle ti3winin. Elles sont des points de repères pour faire boire les bêtes, irriguer les jardins et les lopins de diverses cultures : Ifarajen; Jouchen. Tilioua, – Ameziave, Voumahcen, L3insar, Amaziave, Amdun, Tala, Taghifoufth …….

Tala, la révélatrice de la valeur de la femme tawaqurt.
En déroulant la journée de travail de la femme tawaqurt, on prend conscience de sa valeur ajoutée dans notre société. La mission d’approvisionnement d’eau ingrate et usante qui lui a été attribuée arbitrairement par les hommes, sans lui donner les moyens, s’ajoutait à tant d’autres. Elle avait un savoir-faire inné d’une femme organisée, minutieuse et rigoureuse. On découvre une femme courageuse qui affrontait les chaleurs d’été et les giboulées d’hiver, pieds nus et la tête couverte d’un fichu. Le corps vêtu d’un tissu cousu de forme cylindrique avec trois ouvertures pour faire sortir la tête et les deux bras. On apprend qu’elle était une gestionnaire des ressources vitales, eau, blé et figues, durant les périodes de disette et de pandémies. On est surpris par son sens d’organisation pour synchroniser et cordonner les multiples activités quotidiennes qu’elle devait réaliser dans sa journée. Elever le bébé et éduquer les enfants (plusieurs), était leur mission prenante jour et nuit. Approvisionner l’eau le matin pour la préparation du déjeuner et en milieu d’après-midi pour le diner, au pas de course, parce qu’elle allaitait le bébé. Elle devait ensuite livrer le repas du déjeuner sur le lieu de travail, de l’homme du paysan. La journée, quand elle n’était pas dans le champ ou à la fontaine, elle tissait le burnous et le tapis ; elle gérait et stockait l’huile d’olive, le blé, l’orge et les figues sèches  ; elle lavait la laine et le blé à la fontaine. En soirée, quand l’homme ramenait les bêtes à la maison, elle les faisait rentrer dans l’étable ‘ adaynin’ et leur préparait leurs aliments. La nuit, elle aménageait la surface de la pièce pour les veillées autour de ‘El Kanoun’ avant de dormir. Sans oublier la prise en charge des beaux-parents âgés.

Quand on décrit les activités quotidiennes de la femme tawaqurt, on reste pantois et sans mots pour la qualifier. On comprend l’une des raisons, parmi d’autres, de notre sous-développement dans plusieurs domaines. Tawaqurt a été reléguée au rang d’une ressource physique alors qu’elle était un gisement d’intelligence, d’organisation et d’efficacité. Avec mon expérience dans les domaines du management, de l’organisation et des sciences, j’ai retrouvé chez tiwaqurine, toutes les méthodes du Juste A Temps – Lean. Ces méthodes ont été inventées par le japonais Shigeo Shingô et sont utilisées aujourd’hui dans les entreprises japonaises et occidentales des secteurs automobile et aéronautique pour être performantes. Ces méthodes, je les avais mises en œuvre dans plusieurs entreprises multinationales et je les enseigne dans les écoles d’ingénieurs depuis plusieurs années. Les hommes iwaquren connaissaient, sans doute, la valeur de ‘cette fée tawaqurt’ ; mais ils n’osaient pas de la reconnaître. 

Tala, remplace ‘le désert’ de communication de la maison iwaquren et kabyle
Tawaqurt, occupée et affairée sans relâche, n’avait pas d’interlocuteur dans son foyer pour échanger et parler d’autres choses que le travail. Elle ne pouvait pas exprimer son mécontentement ou dénoncer les injustices qu’elle subissait. Elle ne pouvait même pas montrer son bonheur devant les hommes, ceci peut être très mal interprété. Comment, elle est heureuse ? ce n’est pas normal !!!. Si elle devait le faire c’était chez sa mère, ses sœurs ou ses tantes ; avec d’autres femmes. Encore trouvera-t-elle un écho, quand il s’agissait de plaintes ? Elle a été ‘achetée’ (Ughentid) pour travailler et pas pour ‘discutailler’ ou se reposer. Dans la maison kabyle, les discussions en famille, entre l’homme d’une part, la femme et les enfants d’autre part étaient rares. Elles se limitaient à l’échange à sens unique de l’homme qui donnait ‘les ordres’ à la femme, avec des phrases courtes d’un ton sec et ‘militaire’, à exécuter sans rechigner. L’homme awaqur, comme tout kabyle, ne savait pas parler à la femme, il ne savait pas non plus parler aux enfants. Il était élevé (voir tajma3it) pour tenir son rôle de mâle travailleur, sérieux et respecté. A la maison, il n’y avait ni espace ni confort pour le retenir, il doit être dehors dès qu’il se lève le matin tôt jusqu’au soir. Il passait sa journée dans les champs pour son activité et dans Tajma3it avec d’autres hommes, le reste de son temps. Quand il rentrait à la maison, c’était pour s’alimenter, prendre un outil, faire rentrer ses bêtes ou dormir. Les moments des repas étaient immuables, la femme (épouse, mère ou sœur) les connaissait. En général, awaqur, berger et paysan, prenait son déjeuner sur son lieu de travail, son champ. Quand il mangeait à la maison, il n’aimait pas attendre, il n’avait ni sujets de discussion pour meubler le temps d’attente ni espace confortable pour s’asseoir et se détendre. Quand il arrivait, le repas frugal était prêt et déposé au bon endroit. Il s’asseyait sur une banquette en bois ou par terre, il ‘l’avalait’ t ressortait, aussi vite, pour vaquer à ses occupations, à Tajma3it ou ailleurs. Si c’est pour demander un service ou un outil, il transmettait ‘l’ordre’ à la femme qui l’exécutât illico ; tawaqurt savait où le trouver, elle en était ‘la gestionnaire’. C’est ainsi que le femme Tawaqurt, comme toute femme kabyle, devait accepter sa destinée, elle l’avait intégrée dès l’enfance. Certaines expressions l’attestent, elle disait ‘c’est comme cela que c’est écrit sur mon front’ (aka igura d’guniyiriu) ou ‘ahk ayen youren’ (Oh dieu qui a tout écrit d’avance sur mon front).

Une telle pression ne pouvait durer. Peut-on imaginer un instant qu’une femme puisse vivre confinée dans sa ‘mission’ de reproductrice, de ressource physique utile et de ménagère au service de tous les membres de la famille nombreuse vivant sous le même toit, sans réagir ? En résumé, pouvait-elle vivre au service des autres et s’ignorer, éternellement ? Impensable et inconcevable même pour un animal. La femme avait besoin autant que l’homme d’échanger, d’apprendre et de partager ses expériences et ses émotions en dehors du foyer familial. Mais, comment satisfaire ce besoin, jadis, dans notre société patriarcale illettrée où l’homme avait une autorité incontestée et incontestable sur la femme et les enfants ? Comment oser se frayer un chemin ‘de liberté d’expression’ dans notre communauté où les traditions l’avaient relégué au rang de ressource physique ignorant son intelligence, son intuition et son besoin de s’épanouir ?

Dans son univers besogneux et de contraintes, on lui avait laissé un degré de liberté, parce qu’il servait l’intérêt de l’homme ! Elle pouvait se déplacer, même seule, pour se rendre dans ses champs, chez sa famille et à la fontaine bien sûr, pour chercher de l’eau. Elle était respectée et en ‘sécurité’ partout sur ses terres. Personne ne se hasarde à ‘cligner’ de l’œil à une femme seule dehors. Notre société était réputée intransigeante sur le respect de ses règles de dignité et de sécurité.

Tala, l’assemblée ‘souveraine’ des femmes tawaqurine, soupape et exutoire
La nature a ses raisons que l’homme ignore. Tout bouillonnement, volcan, maladie, stress, colère, finit par trouver un exutoire. C’est à Tala que la femme tawaqurt et kabyle avait trouvé son espace pour extérioriser ses états d’âme, s’informer, nouer des relations amicales, solliciter de l’aide ; ‘oublier’ sa famille un moment. Cet espace était le cadre idéal de discrétion et de liberté sans la présence de l’homme. C’est un lieu sacré pour celle qui fut gardienne des valeurs et des mœurs. Tala était un lieu de rendez-vous très apprécié des femmes. Bien sûr son objectif était de chercher de l’eau, laver les vêtements, la laine, le blé et l’orge. Pendant l’attente pour remplir son outre ou en lavant la laine et le blé, elle profitait de ce temps pour s’enrichir, se ‘décharger’ de ses soucis et partager sa souffrance. C’était l’occasion de s’évader de la maison pour donner libre cours à ses pensées secrètes. Elle était une soupape, d’une cocotte-minute, qui laissait échapper ses ressentiments

Tawaqurt avait fait de Tala, un cadre d’échanges informel de palabre quelques fois de règlement de compte, que les hommes ne peuvent ‘interdire’. C’est là que se propageaient tous les ragots et tous les potins. Les mariages, les naissances, les divorces, les enterrements et l’éclatement des familles étaient commentés et lui servait de leçons à retenir. Une occasion de parler de tout et de rien. Cette source d’eau était aussi une source d’informations, de conseils, de solutions à leurs problèmes, d’entraide et d’échanges sur leurs situations familiales. Elle pouvait aussi être une source de problèmes et d’embrouilles familiales. Elles papotaient et parfois les discussions devinrent orageuses. Les sujets de débats et d’échange entre elles étaient nombreux. La vie en communauté dans des familles nombreuses unies sous le même toit, partageant les mêmes repas en était un. Les deux maîtres du foyer indiscutables, ‘tradition kabyle oblige’ étaient le beau-père et la belle-mère. L’un détenant les cordons de la bourse, il était le banquier chez qui tous ses enfants devaient remettre leurs salaires et leurs revenus. Il était le trésorier et le gestionnaire des finances. L’autre détenant les clés de tous les aliments, la farine d’orge et de blé, l’huile d’olive, qu’elle rationnait et distribuait à celle à qui revient le tour de la préparation du repas. Alors dans ce fameux endroit, tala, chaque femme vient chercher des solutions ou se plaindre de sa situation intenable. L’épouse se plaint de son mari, la belle mère dénonce ses belles filles et raconte comment son fils commence à aimer sa femme. La belle fille raconte ‘les sévices’ de sa belle-mère et des belles sœurs etc….C’est le lieu de toutes les doléances. Les discussions se passent en général entre deux ou trois femmes pas comme les hommes. Ici on ne partage pas avec toutes les femmes, on cible celles avec qui on doit discuter selon les préoccupations et les sujets. Celles en qui on a confiance. Ce lieu des femmes est actif et mobile. Tawaqurt revient à la maison ‘chargée’ de solutions et de ressources de vie; alors que l’homme revenait de Tajma3it ‘muet’ sur ses échanges. Il était un authentique élément de la vie culturelle et sociale de la femme kabyle et tawaqurt. Dans l’assemblée des femmes, on travaillait; dans celle des hommes on discute et on ne ramène rien à la maison.

C’est aussi là qu’on expose les symptômes et les maux des bébés et des enfants. Chacune donnera des conseils ou des noms de plantes médicinales avec le mode de préparation et le dosage à prescrire. C’est l’endroit où les mères scrutaient la perle rare pour son fils en âge de fonder un foyer; mais surtout, pour elle d’avoir une future belle-fille ‘obéissante’ qui reprendra d’une partie de ses corvées. Quand elle remarquait une jeune fille qui pourrait lui convenir, elle procédait d’une manière assez particulière, qui correspondait au traitement de la femme dans la société d’antan. Elle proposait à cette jeune fille de lui ‘chercher des poux’ en posant sa tête sur la jambe. Elle utilisait son coude pour tester la résistance et la capacité de la jeune fille à supporter la douleur et l’injustice, en mettant une forte pression sur cette jambe. Une réaction à la douleur et une réaction physique et vocale est un signe d’une forte personnalité inadmissible et inacceptable pour la mère. Une acceptation de la douleur dans le silence était le signe de docilité et d’une ‘corvéable à merci’ ; c’est ce que recherchait la mère. Le processus de la suite est connu de tous.

Abassel : la fontaine des nouveaux citadins,
J’ai remué mes souvenirs d’adolescent des années soixante-dix à Raffour pour extirper les faits marquants de cette période. Notre déportation à Raffour, avait chamboulé existence de notre communauté. Dans son dénuement total, elle avait conservé les règles de vie ancestrales dans ce camp de concentration en recréant les deux espaces de rencontre coutumiers, Tajm3t pour les hommes et Abassel, qui remplaçait Tala, pour les femmes.

Dans Abassel de Raffour, on retrouvait les mêmes us et pratiques que celles de Tala d’Ighzer et de Taddert N’Ljedid. On remarquait une différence visible dans leur tenue vestimentaire. La majorité de tiwaqurine étaient vêtues de sobres et très agréables tenues qui enchantaient les rues du village. Leurs robes de couleurs gaies qui couvraient les bras jusqu’aux coudes et le corps jusqu’à la moitié des mollets dessinait un corps sain et proportionné, envoûtant. La tête couverte d’un foulard souvent noir, timahremt tim3amart, aux bordures brodées de frises tricolores, blanches rouge et vertes, sur la tête montraient un attachement viscéral à une civilisation millénaire, dénué de tout sens religieux. Les pieds chaussés de sandales en caoutchouc protégeaient l’avant pied. Quelques bijoux en argent, erdayef autour du pied (anneaux), imakyassen autour du bras (bracelets), thigoudmin, (fibules) et tisemsemt le diadème, ornaient la stature élégante de la belle tawaqurt, elle-même bijou naturel, sans fard, ni maquillage, ni eau de toilette. Le visage radieux et toujours souriant quel que soit les conditions de vie, reflètaient leur résistance physique et leur santé morale à jalouser des sportives professionnelles et les mannequins. Elles portaient et sentent la kabylité.

Dans Abessal, les sujets de débat étaient ‘enrichis’ par des situations dramatiques. Beaucoup de tiwaqurine étaient devenues veuves de combattants morts sur les champs de bataille. De nombreuses étaient des épouses d’émigrés exilés économiques en France. Toutes ces femmes se sont retrouvées seules assumant la double parenté de père et de mère dans leurs foyers. Elles étaient libérées de la charge de travail physique des travaux pénibles des champs, mais la perte de leurs maris combattants et l’absence de leurs époux ‘exilés’ émigrés en France avaient entrainé une charge mentale lourde de conséquences et très dure à assumer seules.

Nous avons vécu le changement radical quand on était arrivé à la période qu’on résumait avec un dicton simple qui résume parfaitement la sociologie de l’époque. On disait, ‘Aman deg elhid, Ayefki deg pochine et tafat – triciti deg elkhid’ (l’eau sort du robinet fixé au mur, le lait est disponible en sachet et la lumière arrivait par le fil ; le tout à domicile). C’est là que la femme tawaqurt avait gagné en niveau de vie mais malheureusement avait perdu beaucoup de liberté, de culture et de pouvoir d’influence. Elle s’est sédentarisée depuis et ‘l’université’ de Tala ou Abassel a disparu. Elle était remplacée par la télévision à programme unique nivelant la société vers le bas. Une renaissance est en cours par les associations de femmes tiwaqurine. Encourageons-les et aidons-les.

Les deux leçons de ce récit.
Nous, hommes iwaquren des générations de l’après-guerre n’étions ni formés ni intéressés individuellement par notre histoire, notre culture, nos traditions et de l’art; pour les transcrire et les transmettre à nos enfants. Nous nous sommes investis dans l’apprentissage des sciences, des technologies, de la littérature, de la religion et des cultures occidentale et orientale ; ceci est à notre honneur. Mais, pour des raisons que chacun d’entre nous doit analyser, nous avons manqué d’attention pour sauvegarder nos traditions et notre de vie en tant qu’awaqur. Nous savons écrire et lire en plusieurs langues, sauf dans la nôtre. Notre formation universitaire dans un pays qui a orienté sa politique vers le développement économique nous avait éloigné, peut-être nous a-t-elle fait oublier; notre identité et notre culture. Elle nous a élevé matériellement, mais au prix d’un déclassement sociologique et culturel. Nous sommes instruits pour servir les intérêts économiques et scientifiques des pays, c’est normal. Sommes-nous conscients que nous servons très peu voire nous ‘appauvrissons’ notre communauté iwaquren ? A chacun d’y réfléchir !

La science et la modernité ne sont pas opposées à la tradition et la culture. Nous les avons très peu utilisées au service de notre collectif iwaquren.

El Kanoun – l’âtre prochainement
Saïd HAMICHI

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