Lettre d’un immigré, à un awaqur qui veut fuir …

Mon cher Awaqur, Yacine, Samir, Salem, Youcef, Djamel, Karim, qui cherche à fuir ton pays qui ne veut pas de toi, sache que ma vie que je vais te dévoiler ressemblera à celle qui t’attend de l’autre côté de la Méditerranée. Sache aussi, que ta situation de ‘clandestin sans papiers’; la compliquera un peu plus. Réussir ou non, dépendra de toi et de ta chance si tu sais la saisir au moment opportun.

Ce n’est pas pour vous supplier de rester à Létoile. Ce n’est pas non plus pour vous dire de ne pas tenter l’aventure d’exil et de la fuite du pays. Ce n’est pas enfin pour vous dire que la vie d’exilé est difficile ou facile, après avoir échappé à la mort inhérente à la fuite. Je vous écris cette lettre pour vous décrire la vérité sur ma vie d’émigré résidant avec ‘des papiers réguliers’. Cette vérité, n’est pas universelle; elle est la mienne. C’est celle d’un jeune Awaqur de vingt ans parti pour travailler en France dans les années soixante.
 
Avant de partir d’Iwaquren, ma vie que je mènerais là-bas, en France, m’était dictée sous forme de mission ; travailler, gagner de l’argent et envoyer des mandats au pays. Mon contrat tacite était simple et clair : ne pas m’amuser, demeurer musulman même non pratiquant et ne pas oublier le Ramadhan. Aussi, m’engager à respecter le sermon des parents et des proches parents ‘, ne pas m’approcher des françaises’ ; me rappeler mon intime serment, ne jamais être tenté par le mariage avec celles-ci. J’étais ainsi conditionné pour me sacrifier pour la famille qui était à l’époque une grande famille. En plus de ma femme et de mes parents, il y avait mes frères mariés et leurs épouses, mes sœurs et mes frères célibataires. Ma vie à moi n’existera plus, il faudra la mettre entre parenthèses. Cinquante après, n’est-ce pas cela la mission ‘d’un martyr’, n’est-ce pas cela le sacrifice ?

J’étais parti de Taddert Nljedid en ruine pour Paris ville de lumière. Le choc et le dépaysement étaient garantis. On dînait à dix-huit heures et on se couchait à vingt heures à Taddart, j’arrivais dans une ville ouverte et animée jour et nuit. Quand on rencontrait les femmes sur les chemins des champs à Iwaquren, on baissait non seulement les yeux mais la tête pour éviter de croiser leurs regards. A Paris, les femmes sont partout, elles nous regardaient droit dans les yeux et avec des sourires qui peuvent semer la confusion dans ‘un esprit mal formé ou mal intentionné’. Comment ne pas perdre la raison et tout abandonner en oubliant ma mission, mes engagements, mon serment et le sermon des parents, comme cela était arrivé à quelques-uns de chez nous ? Cette mégapole avait des codes qu’il fallait apprendre à lire pour s’intégrer. Apparemment, Paris ne m’attendait pas, elle n’avait pas l’intention de m’intégrer et elle me le faisait savoir par tous ses écrits que je ne déchiffrais pas. Elle m’ignorait en m’indiquant qu’elle était faite pour ceux qui savent lire et écrire. Moi, j’étais là pour faire ce qu’on me dira avec des signes et des gestes, comme un sourd muet ; ou avec des interprètes dans les administrations.

Mon cher Awaqur, je savais que j’étais là-bas, à Paris, pour travailler, pas pour vivre encore moins pour être heureux. Au lieu de m’adapter au mode de vie qu’exigeait cette ville, je suis allé trouver un endroit dans Paris qui n’était pas touché par la modernité.  C’était les quartiers des émigrés Iwaquren, la rue Héricart, la rue Ginoux dans le 15ème arrondissement ou la rue Vicq d’Azir dans le 10ème où ils avaient recréé une mini Taddert Nljedid pour se sentir moins perdus. Le matin, au lieu de partir au travail d’une maison où il y avait de la chaleur humaine et animale, je partais avec la froideur de la chambre nue. Au lieu d’aller au champs avec les chants d’oiseaux et les odeurs des plantes et des fleurs, j’allais sur un chantier avec les bruits, le brouhaha des voitures et l’odeur polluée de gasoil et d’essence. Au lieu de marcher à pied en compagnie de ma femme derrière mon âne, je prenais le métro ou le bus bondé d’ouvriers africains, arabes, portugais et de rares français. Le soir, au lieu de revenir à la maison où je serai accueilli chaleureusement avant de sortir à Tajma3t, je revenais directement ‘au café’, où je retrouvais les mêmes personnes de même condition sociale que moi. Je ne remontais dans ma chambre que pour dormir. La vie était nue, brute et sans décor. Je ne profitais ni de Paris ni de la France. Les moments où tout cela remontait à la surface, malgré la fatigue, était le soir pour diner seul et ensuite dormir dans un lit froid à côté d’un Awaqur que je connais certes, mais un homme tout de même. A Taddart on ne connaissait pas l’intimité, mais pas à ce point.

Ce que je t’ai décrit là, te donne un aperçu de mon existence. Comment vivais-je, ce que je mangeais et ce que je faisais les weekends, chose nouvelle pour moi qui n’avais pas de jours de repos quand j’étais à Taddart ? La description de mon mode de vie ne prendra que quelques lignes, parce que je ne vivais pas réellement’ ; je survivais. Il se limitait au strict nécessaire, parce que j’ai été obligé, peut-être m’étais-je obligé, de satisfaire et de penser d’abord à ma famille à Iwaquren; avant de penser à moi. Mon mode de vie était gravé dans mon esprit que j’avais suivi à la lettre. J’aurai pu le trahir comme l’avaient fait certains, mais non, moi je n’avais pas dévié. Ai-je bien fait ?

Que faisais-je de ma journée et de ma nuit; de ma vie en quelque sorte ? Ce que je savais faire et ce pourquoi j’étais missionné : travailler, ne pas trop dépenser et penser à là-bas au pays et à ma famille ; tout le temps. Alors, quelques phrases suffisent pour te rendre compte de la ‘richesse, l’abondance et la diversité de mes activités’. Elles étaient réglées comme une chanson composée d’un seul refrain et joué avec un seul instrument en répétant la même note.

Je cohabitais, avec un Awaqur, dans une chambre de 15m2 meublée de deux lits, d’une petite table, deux chaises et un placard que je partageais. J’avais deux chemises, deux pantalons et un pull avec une gabardine pour l’hiver. Je n’avais qu’une seule paire de chaussures et deux paires de chaussettes. Je ne recevais personne, on se voyait presque tous les jours ‘au café’ en bas de la chambre. J’avais une seule assiette, une fourchette, une cuillère, une tasse à café et un verre à eau, une casserole et une poêle. Les dernières années, j’avais une radio branchée sur la seule chaîne que je comprenais, radio Beur. Je prenais une douche par semaine, dans les douches communales, le samedi matin. Quelques années plus tard, il y a eu une évolution de ma vie matérielle, j’avais ma chambre, à moi tout seul. Le reste n’avait pas changé.

Le jour de la semaine de travail, je me levais très tôt, quatre heures et demi du matin. Je m’habillais rapidement, mettais ma gamelle dans mon sac et me dirigeais vers le métro ou le bus pour me rendre à l’usine ou sur le chantier. La veille j’avais préparé le repas de mon diner et de mon déjeuner du lendemain dans ma chambre sur un réchaud dans un coin, quand cela était autorisé par le patron d’hôtel. Le repas était composé de pomme de terre à l’eau avec un bout de viande. Le samedi, me voilà douché avec des vêtements propres et bien rasé de près pour rencontrer les mêmes Iwaquren et quelques autres qui venaient des autres quartiers de Paris. Je descendais au café entre dix et onze heures. Je saluais tous ceux qui étaient là. Certains étaient déjà au comptoir sirotant un apéritif, un Pastis ou un Ricard. D’autres, toujours les mêmes, souvent d’un âge mûr, adeptes du café, étaient attablés. On attendait le midi pour déjeuner. Que veux-tu qu’on échangeât entre nous qui n’avions ni télévision ni radio faute de langue et de moyens ? Eh bien on parlait du pays, de Létoile et de nos familles et un peu de notre travail. Toujours les mêmes sujets et les mêmes opinions. Ensuite on mangeait ensemble un couscous bœuf avec du vin rouge ou une carafe d’eau qu’on appelait ‘Sidi Slimane’. C’était le seul moment de plaisir que je m’offrais, tous les week-ends. Il y avait quelques anciens qui étaient là depuis les années cinquante qui nous donnaient des conseils pour ne pas nous évader – Ajiah – et rester dans le droit chemin des kabyles Iwaquren. Quelques émigrés des années quarante n’étaient pas des exemples à suivre, me disait-on. Ils étaient venus et ils s’étaient égarés en se mariant avec des françaises et ne sont plus revenus au pays. Ils se faisaient appeler Daniel, François, Michel etc…
A la fin du déjeuner, on restait à table pour jouer une partie de domino jusqu’au soir. Je rejoignais ma chambre pour préparer mon diner et le déjeuner du lendemain avant de dormir. Quand je ne jouais pas au domino, je sortais seul, de temps à autre, accompagné de trois ou quatre Iwaquren, toujours les mêmes, pour faire un tour au champs de mars, dans le parc des Buttes Chaumont ou au marché de Montreuil. Le dimanche, comme le samedi. Je n’avais aucun autre divertissement. En quarantaine ans, j’ai vu trois spectacles d’Aït Menguellat. Je n’avais jamais vu de film au cinéma. Et le lundi on recommençait et c’est reparti pour la semaine.

Tu vois, mon cher Awaqur, quand tu as fini de lire mon récit, que retiens-tu ? J’avais travaillé avec des hommes, j’avais mangé en compagnie des hommes, j’avais même partagé mon lit avec un homme. Est-ce cela la vie ? je ne te poserai pas la question impertinente: ‘peux-tu vivre comme cela, toi le jeune homme qui vient de te marier ou célibataire ? Et là je n’ai abordé que la vie matérielle. Je n’ai pas encore extériorisé tous mes sentiments et ressentiments, ‘que j’ai séquestrés’ jusqu’à ce jour et que personne ne connaissait, sauf les émigrés comme moi.
Les voici, je vais t’ouvrir mon cœur et te dire tout.  A toi de retenir ce que tu voudras. Après avoir constaté ‘la misère matérielle’ de mon ‘exil’, tu comprendras et imagineras l’intensité de ‘mes misères sociale, sentimentale et affective’ que j’avais endurées. Même si je ne dévoilerai pas certains détails sur mon intimité, par pudeur, tu ressentiras et devineras mon mal être, mon mal de vivre. Tu comprendras que j’avais oublié ma jeunesse, pour ne pas dire je n’avais pas vécu de jeunesse. J’avais existé physiologiquement mais j’étais mort psychologiquement et sentimentalement. Pendant plusieurs années, il m’était impossible de communiquer directement avec ma famille. Le téléphone était rare, la communication par lettre devait passer par ‘des écrivains et des lecteurs intermédiaires étrangers’ et les émissaires voyageurs et touristes n’existaient pas. Ces conditions ne permettaient guerre de dire ce que je pensais et ce que je voulais ; même dire tout simplement que mes enfants me manquaient. En dehors de mes sentiments que je n’osais ‘confier’ à ‘l’écrivain étranger’, qu’avais-je d’autre à annoncer ? Rien, si ce n’est des banalités. Pour ne pas inquiéter ceux qui m’aiment, j’étais toujours en bonne santé, même malade.

Mon cher Awaqur; chez nous, tout ce qui se rapporte aux sentiments était tabou. Tout ce qui fait mal à l’âme doit être tu et escamoté ; censuré. On doit souffrir en silence. J’avais le mal de vivre; je ne pouvais pas dire ‘j’ai mal’ ; je devais vivre avec. Si je l’avais fait, ‘de quoi veut-il se plaindre, il avait tout’, allait-on dire ! J’avais adopté l’attitude d’un père heureux et comblé sans jamais dire AHHHH, par peur d’apparaître fragile, manquant de courage, plaignant et incapable de m’en sortir alors que j’étais en France, pays où n’importe qui réussit.

Seul dans ma chambre, il m’était souvent arrivé de m’interroger : qui suis-je ? Et ma femme, est-elle la mienne ? Mes enfants, pensent-ils à moi ; que pensent-ils de moi ?  Comment aimer et maintenir la flamme d’amour à distance, dans le temps et dans l’espace, sans voir ni entendre mes proches ? N’est-ce pas ce que l’on appelle la mort ? Entre ma femme légitime loin du cœur, du corps et des yeux, mon seul amour charnel et la femme inconnue parisienne que je rencontrais partout mais que je ne pouvais aborder par ignorance de la langue et par auto-interdiction, que restait-il à ma vie sentimentale et affective ? Pour répondre à toutes ces questions, j’avais le choix entre la débauche, la trahison et l’abandon de mon contrat ou l’abstinence. La débauche n’avait qu’un seul visage, l’alcool et le vice du jeu, je ne voulais pas de cette vie qui menait à la clochardise. La trahison, n’avait jamais traversé mon esprit, j’avais le sens de la responsabilité et le respect de mon serment. L’abandon, n’était pas dans notre éducation Iwaquren, il y n’eut que quelques cas rares. Il me restait l’abstinence. C’était elle qui m’était échue ; elle m’avait habité pendant quarante ans. S’il fallait une preuve de ce renoncement sacrificiel pour ma famille, il suffit de tendre l’oreille et écouter Iwaquren. Ma famille comme la majorité des familles d’émigrés Iwaquren étaient considérée comme des familles privilégiées et nanties. Pourtant, on n’était que des ouvriers qui gagnaient moins qu’un français. 

Mon cher Awaqur, j’ai pris conscience, très tard, de tout ce que je n’avais pas vécu ; notamment de l’influence et du poids des sentiments sur la vie d’un humain. Cette prise conscience est arrivée après avoir digéré profondément toute mon histoire que je viens de te raconter. Avec l’âge et la raison, j’avais découvert que l’être humain se nourrissait aussi d’autres besoins vitaux que celui de ‘remplir’ le ventre, se protéger des intempéries et penser à sa famille avant soi. Il doit se cultiver, pour comprendre sa société et sa diversité ; éprouver des sentiments, pour sentir l’invisible, la douleur, la joie et l’amertume chez ses proches ; développer sa sensualité, pour s’épanouir et vivre ; tout simplement ; et enfin, appartenir à une communauté, pour préserver son identité.
Un Awaqur réprime, s’autocensure et ‘enterre ses sentiments ; il les remue en interne. Et bien c’est là son erreur, c’est là la cause de sa souffrance et de son mal de vivre. Ne jamais s’exprimer franchement sur sa vie matérielle et sa vie sentimentale pèse lourdement et influence fondamentalement sa destinée. 

Le bilan de mes quarante années de solitude, est difficile à regarder, bouleversant à entendre. Je n’en avais satisfait quasiment aucun de mes besoins. Même le premier, l’alimentaire, je l’avais négligé; je faisais passer les désirs de ma famille avant les miens. C’était mon choix. D’autres avaient pris une autre option, radicalement opposée, l’égoïsme et la satisfaction de leurs besoins d’abord avant ceux de leur famille. Je ne dirais pas quel est celui qui s’en est le mieux sorti.

Cette vie, je l’avais acceptée et assumée. Je l’avais voulue ainsi, par respect de mes engagements envers mon père et mes frères et en étant convaincu que ma famille vivrait mieux. Je me considère comme un ‘martyr de ma famille’. 

Mon cher Awaqur, tu sais ce que tu as à Létoile; tu sais, maintenant ce qui t’attend là-bas de l’autre côté de la Méditerranée, si tu y vas. A toi de décider en toute connaissance de cause. Si tu décides d’y aller, sache que tu commenceras à voir le fruit de ta souffrance, une dizaine d’années après.
Saïd HAMICHI

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