Lettre d’un retraité immigré, décédé, à son fils.

Mon cher fils,
Je suis mort à l’âge de vingt ans pour espérer vivre décemment à soixante. La vie sans vous était une mort déguisée avec une semi liberté annuelle de trente jours pour venir vous rendre visite comme un étranger. J’avais commencé à vivre à l’âge de soixante ans, mais …

J’aurais aimé te raconter de vive voix ma vie d’émigré à l’âge de vingt ans à la fin des années soixante. Hélas, je ne l’avais pas fait de mon vivant, parce que je ne savais pas comment te parler, comment m’adresser à toi. Je n’avais jamais appris à parler aux enfants. J’avais toujours vécu avec des adultes, émigrés comme moi. T’écrire, j’étais illettré; je ne lisais, ni écrivais en aucune langue. Si j’avais su écrire, voilà ce que je voulais te dire.

Depuis que je suis parti de ton monde, tu te rends compte du vide que j’avais laissé derrière moi. Oui mon fils, tu ne me reverras plus, je ne reviendrais plus vivre avec toi. Tu pensais que j’étais mort lorsque tu m’avais enterré. Oui effectivement, mais cette mort était ma deuxième. Tu ignorais la première, c’est normal. Je voudrais te dévoiler sa nature et ses circonstances que tout le monde ignorait sauf ta mère et moi. J’étais déjà ‘mort’, la première fois, à l’âge de vingt ans, quand je me suis séparé de ma femme, avant qu’elle ne devienne ta mère. Je me suis, également, séparé de mes frères, mes sœurs et de mes parents ; nous vivions tous ensemble sous le même toit, sous l’autorité de mon père. C’était la tradition kabyle. J’étais parti chercher du travail, loin, très loin de chez moi, de Taddert N’Lejdid. J’étais passé de mon monde paysan dans lequel j’avais baigné depuis que je suis né à un autre complètement différent, moderne que je n’avais nullement imaginé. C’était avant que tu naisses. J’étais à Taddert Nljedid où l’existence était très dure, pénible et insupportable. Il fallait partir ailleurs, en France, pour chercher du travail. Le jour de mon départ, j’étais arraché aux miens et à ma région ; j’avais le sentiment de mourir. Je partais sans date de retour ni durée d’absence.

Cette longue période d’absence indéterminée, ta mère l’avait vécue et ressentie comme une perte de son mari, une mort temporaire. Nous avions beaucoup souffert de notre séparation. Elle n’était pas une mort physiologique ou une disparition physique comme celle que tu avais vécue lors de mon enterrement. Elle était sociologique et psychologique. Physiquement, j’étais une ombre mouvante, parlante mais filante et insaisissable. J’apparaissais à la même période, en juillet ou en août de chaque année, et disparaissais trente jours après et ce, pendant une quarantaine d’années. Je ne comptais nulle part comme humain ou comme père. Je n’étais qu’une force musculaire de travail, un numéro de sécurité sociale. Je n’avais aucun rôle social ou familial si ce n’était un pourvoyeur de mandats. En Algérie j’étais émigré, un absent pour un temps indéterminé. En France, j’étais émigré algérien qui devait repartir un jour. Pendant cette période, tu n’avais pas souffert, mon fils, parce que tu étais habitué à mon absence plus qu’à ma présence. Pour toi, physiquement, tu avais un père ; j’étais vivant, tu me voyais chaque année. Mais quel père étais-je ? Est-ce que tu t’es posé la question ? Tu me parlais sans me regarder en face, par timidité, ni prononcer le mot ‘VAVA’ qui était lourd. De temps en temps tu m’appelais ‘A VVA’.

Tu étais né en mon absence et tu n’avais entendu ma voix que quelques mois plus tard. Après que ton cerveau ait enregistré plusieurs autres voix, souvent féminines dont celle de ta mère. La mienne tu l’avais entendue neuf mois plus tard ; elle était rare. Tu ne pouvais la distinguer, la retenir et la reconnaitre comme étant celle de ton père, elle était mêlée à d’autres plus fréquentes. Pour toi, mon fils, je n’existais que physiquement et, probablement, pas sentimentalement et affectueusement. Je n’avais vécu ni ton enfance, ni ton adolescence; je ne te connaissais pas. Toi non plus tu ne me connaissais pas. Je n’avais pas partagé tes soucis, tes douleurs, tes joies d’enfant, de mon enfant. Je ne t’avais pas éduqué, accompagné à l’école, chez le médecin. Je ne t’avais pas vu tomber, avoir des égratignures, je n’ai trouvé que des cicatrices. Je n’avais pas eu la peur d’une de tes blessures saignantes, la frayeur de la fièvre à 39 ou 40° pour paniquer de peur de te perdre. Ces peurs et ces frayeurs, je ne les avais jamais senties et vécues, elles m’avaient manquées profondément pour comprendre ce qu’étaient les sentiments d’un père avec son fils. On te parlait très peu de moi; on évoquait mon prénom très rarement. Ta mère avait, certes, bien comblé le vide ‘momentané qui s’éternisait’ que je laissais. Elle n’était mon épouse que quelques mois avant ta naissance . Depuis, elle était devenue la mère de mes enfants, la femme d’un émigré, la belle fille de mes parents. Mais elle ne pouvait remplacer mes odeurs, ma voix et mon toucher. Quand je t’avais vu et pris dans mes bras la première fois, tu avais neuf mois. Je ne savais pas comment te prendre sans te faire mal. Tu m’avais dévisagé, tu étais surpris, ton visage était grimaçant; tu avais pleuré et tu ne voulais pas rester dans mes bras. Pour ‘t’apprivoiser’, il me fallait du temps, beaucoup de temps de présence sans interruption ; ce temps je ne l’avais pas, malheureusement. Je n’avais que trente jours de ‘liberté’ par an.

Pour toi, cette longue période d’absence était une disparition périodique naturelle de onze mois par an. A chaque premier juillet ou premier août, tu savais, qu’un homme appelé ‘mon père’ habillait d’un costume sans cravate, une chemise blanche et des chaussures neuves, allait réapparaître. Il rentrait à la maison avec deux valises pleines de vêtements, de savons, de bonbons, de chocolats, de rasoirs. Beaucoup de monde venaient l’attendre pour l’embrasser. Ce père restait trente jours et dès son arrivée on lui posait la question indécente, quand vas-tu repartir ? Pendant cette période de trente jours, nous mangions des plats garnis avec de la viande et des desserts, plusieurs desserts, tous les jours. J’en profitais parce que je n’en mangeais pas autant, en France. La table était dressée pour accueillir plusieurs personnes dont des proches qui rentraient sans frapper et sans prévenir.

Cette fois ci, mon fils, tu sais que je suis mort, je suis parti définitivement après avoir gouté à la vie avec toi pendant une quinzaine d’années, âgé et vieux. Mais tu étais un père, plus mon fils – enfant ; la vie était différente. Maintenant, là où je suis, je ne souffre plus de cette deuxième séparation, c’est toi qui souffres; parce que tu t’es habitué à ma présence. Ta mère aussi, qui était redevenue un peu mon épouse, elle, va continuer de souffrir, toute sa vie, c’est cela la vie des mères kabyles épouses d’émigrés kabyles. En tant que père, tu prends conscience de la place que je n’avais pas occupée, contraint et forcé. J’étais le père que tu voyais rarement une fois par an, que tu n’entendais pas pendant onze mois, avec lequel tu n’avais rien partagé, ou très peu. On ne rigolait pas ensemble, on ne blaguait pas ensemble, on ne pleurait pas ensemble. Ne m’en veux pas, c’était notre destinée. Je ne t’avais jamais serré dans mes bras, je ne t’ai jamais dit ‘je t’aime’ même si tu étais toujours dans mon cœur. Toi non plus, tu ne m’avais jamais dit que tu m’aimais. Tout ceci est dû à un mélange de beaucoup de choses, de tradition, de pudeur, de timidité et d’ignorance. Il est difficile, inutile et trop tard pour regretter tout cela maintenant, pour moi. C’est à toi d’analyser et de tirer les enseignements de cet état de fait. Moi, je n’ai plus besoin de savoir pourquoi, je suis parti et je suis dans mon monde à moi où je ne pense plus, je ne sens plus rien. Je suis réellement mort.

T’étais-tu interrogé, une fois, sur mes conditions de vie pendant quarante ans, pendant ma première mort ? Certainement. Je vais te raconter ma vie d’émigré, elle ne sera pas longue à décrire tellement elle était pauvre et monotone mais oh combien chargée de tristesse, de solitude et de chagrin ; lourde à porter et à supporter.

Je n’avais pas profité de la vie avec toi, avec tes frères et sœurs et avec ma femme. Nous ne connaissions pas, nous nous respections et nous nous aimions. Nous avions commencé à se découvrir, moi, grand-père et toi père et fils. Le destin avait interrompu subitement ma vie de ‘grand-père retraité presque vieux’. Dans cette vie je commençais à m’y plaire en profitant du repos, au milieu de ma famille et, enfin, en compagnie permanente de ta mère redevenue ma femme. Sans elle je serais devenu ‘aveugle’. Je t’avais promis de ne rien te cacher et de libérer ma parole pour que tu saches comment j’avais vécu émigré.
Sa¨d HAMICHI

2 commentaires sur « Lettre d’un retraité immigré, décédé, à son fils. »

  1. Azul Said. J’ai produit un commentaire à ta belle histoire. Je ne sais s’il est bien parvenu, sinon le voici. Merci Said pour cet article ô combien chargé d’émotions et où on découvre la vie intérieure de nos émigrés d’antan. Le passage où il disait manquer les moments de blessures et ne vivait que les moments de cicatrices, m’a bouleversé. Cela démontre qu’il aurait voulu tout vivre, à côté de sa femme et de ses enfants, même les plus durs moments. Il était un pourvoyeur de mandats: quel cruauté ! Pas un être humain assurant le bien être des siens mais une machine à délivrer des sous. une réalité cruelle. Hommage à nos grands parents et à nos parents passés par là. Ils n’avaient pas vécu, ils avaient vu les jours passer, c’est tout. Dure, dure, était leur vie. Encore une fois merci, Said pour cette histoire, toute indiquée pour un scénario d’une pièce théâtrale.  N’est-il pas opportun de la proposer à une de nos Associations culturelles ? Bon courage car, même si les conditions de l’émigré actuel ont considérablement changé mais … des manques et des contraintes de tout genre viennent la rendre toujours amputée de beaucoup. Vous et nous le ressentons présentement, avec cette maudite pandémie qui a privé plein des nôtres de venir rendre visite aux siens et, le plus déchirant, d’assister à leurs funérailles. Prends soin de toi et au plaisir.

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    1. Bonjour Saïd. Je viens juste de lire ton commentaire. C’est vrai qu’une pièce de théâtre montrerait les sentiments de tristesse de la vie loin des siens. Je vais proposer l’idée à GUEMATI. Porte toi bien.

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