DALILA AMAROUCHE N’MUHAND N’CHA3VAN : ‘la’ génie Tawaqurt.

DALILA, il faut lire pour croire; c’est ‘une’ génie. Elle est devenue trilingue ; c’est une authentique autodidacte. Sa condition physique et sociale ne l’a pas empêchée de penser, d’analyser et de créer; au contraire, elle avait décuplé ses capacités intellectuelles et psychologiques.

Elle n’est pas une femme ‘normale’. Pas par son handicap physique, mais par ses atouts intellectuels. Elle est née dans une famille paysanne montagnarde illettrée, diminuée physiquement dès la naissance avec un signe particulier, jamais scolarisée. Comment est- elle arrivée pour ‘savoir et savoir-faire’ autant de choses qui éveillent et qui réveillent ? Comment peut-elle être une femme érudite dans le contexte algérien des années quatre-vingt-dix ? C’est plus que surprenant ; c’est hors du commun. Sa condition physique et sociale ne l’a pas empêchée de penser, d’analyser et de créer; au contraire, elle avait décuplé ses capacités intellectuelles et psychologiques.  Elle a, non seulement vaincue l’ignorance, elle a surmonté le poids des regards ‘plaintifs’ et les sentiments de compassion répétés des autres, qui la tétanisaient et l’intimidaient.

L’apparition soudaine en public d’une Dalila cultivée, instruite et militante de la cause Amazigh, en 1995, au cours d’un gala, avait surpris plus d’un. Etait-ce un miracle de Yemma Khlidja ou de Yemma Fetouma ? Était-ce un miracle du saint esprit ? C’est encore croire en notre ‘sainte ignorance’ que de ne pas croire en son génie et son intelligence. Non, rien n’arrive par miracle. Dalila s’est instruite et s’est cultivée toute seule. C’est une ‘self made woman’. En cela, l’existence de Dalila est un cas qui mérite d’être investiguer et étudier dans les universités de sciences sociales et humaines. Je ne la connaissais pas avant d’échanger avec elle récemment. J’ai entendu parler d’elle par des personnes qui sont admiratives de son talent et de son courage. C’est la raison pour laquelle je souhaite vous la faire découvrir. Son parcours mérite d’être partagé, il est dessiné par son intuition et son intelligence subliminale. Il est tressé de volonté enrobée dans la douceur de sa voix. Il est cimenté avec des mots ciselés de sens. C’est une femme qui a plusieurs ‘vies’. J’en ai identifié quatre.

La première vie de cette quadragénaire est celle de sa naissance et du bébé qui avait questionné et secoué ses parents : Dalila est née en 1976 à Raffour avec une malformation du dos et du pied gauche. Malheureusement, il n’y avait aucun soin pour les bébés nés avec des handicaps physiques, à l’époque. Elle avait récupéré la motricité, presque complète, de son pied gauche suite à une hospitalisation, dix ans plus tard. Mais la malformation de la colonne vertébrale n’a pu être soignée à temps, malgré deux hospitalisations de longue durée. Elle vit donc, avec, depuis sa naissance dans une famille traditionnelle Iwaquren composée de parents, de grands-parents, de frères et de sœurs. A la naissance, les parents étaient inquiets lorsqu’ils découvrirent la malformation. De culture kabyle imprégnée de croyance musulmane, ils avait accepté le ‘don de Rebbi’ ; c’est lui qui nous l’avait confiée se disaient-ils. Ils étaient plus préoccupés par la survie de leur bébé qu’inquiets par sa malformation. Après sa naissance, la famille retourne à Taddart Nlejdid. Dans ce village détruit par l’armée française en 1957, elle avait reconstruit sa maison, juste après l’indépendance. Il n’y avait ni école, ni commerce, ni électricité, ni eau courante, ni route carrossable.

Elle vivait de l’activité agropastorale comme ses ancêtres. Cette famille Ath Mhend Ouali était le berceau du militantisme nationaliste et de leaders politiques de la révolution algérienne, Ahmed Amarouche, son frère Si Lmouloud Awaqur; et Mohand Saïd l’oncle de Dalila. Elle était ancrée dans sa terre natale. Le choc de la naissance de Dalila à Raffour amorti et ‘digéré’, la famille avait retrouvé ses marques dans cette montagne d’air pur et de transparence des relations entre les habitants et avec la nature. Dalila avait grandi sans complexe avec les enfants Iwaquren d’une vingtaine de familles paysannes qui se connaissaient et qui avaient des liens de parenté. Jusqu’à l’âge de quatorze ans, elle ne ressentait le poids de son handicap que lorsqu’elle rencontrait les adultes. Elle ‘subissait’ leurs réactions seule ou avec ses parents. On lui faisait comprendre, avec le regard ou avec des mots, qu’elle ‘n’était pas comme les autres’ et que Rebbi qui lui avait fait cela était injuste.

Elle avait fini par accepter et admettre que les gens qui lui disaient cela le faisaient par ignorance ou par affection.  Ils voulaient simplement lui montrer leur compassion, pensant qu’elle était malheureuse et qu’elle souffrait. Alors que Dalila était heureuse. Cette pression avait eu des effets d’intimidation et de complexe d’une fille diminuée qui l’avaient poussés à se refermer sur elle-même. Elle ne s’exprimait qu’à bon escient.  Elle se cachait même dès qu’elle voyait une personne étrangère à la maison. Deux épisodes l’avaient fait souffrir psychologiquement. Le premier qui l’avait blessé profondément était sa première hospitalisation. Le comportement raciste d’une infirmière était un élément source de son militantisme dans la défense de l’identité et de la culture Amazigh. Dalila avait cinq ou six ans. Elle disait , ‘c’était mon handicap qui m’a fait découvrir l’hôpital  de Beni Messous. C’est là où j’ai vécu un fait qui m’a fait prendre conscience que je n’étais pas dans mon pays et que j’étais étrangère. C’était là où j’avais rencontré les gens sans âme et sans aucune sensibilité pour un enfant qui pleure pour voir sa mère. Ils le regardèrent avec méchanceté et avec les yeux de colère pour lui faire peur. C’est là aussi que j’ai trouvé une autre langue que je ne comprenais pas, et des gens qui ne me comprenaient pas. C’est là que j’ai compris que celui qui ne parle pas leur langue, il n’a pas de place chez eux’ .

Le deuxième épisode était sa rencontre avec les femmes Tiwaqurine. Elle disait : Je me rappelle, à l’âge de quatre ou cinq ans, quand je sortais avec ma mère à diverses occasions au cours desquelles je rencontrais des femmes que je ne connaissais pas ; elles me regardaient d’un œil curieux. Elles interrogeaient ma mère sur les raisons de ce qui m’est arrivé. Elles pleuraient même et disaient : pas de pardon à Dieu qui avait ‘abîmé cet ange’ alors qu’il n’a rien fait. Moi, je pensais que j’allais mourir. Un jour, j’avais dit à ma mère, je ne vais pas tarder à mourir, n’est-ce pas, maman ? qui t’a dit cela, me reprit-elle ? Je lui avais répondu, quand les gens me rencontraient, ils pleuraient et disaient Dieu l’a handicapée. Elle m’avait rassurée avec une seule phrase : la mort, il n’y a que Rebbi qui sait quand on va mourir, personne d’autre, ne le sait. En entendant la réponse que je n’allais pas mourir, j’ai été heureuse’. Je le suis depuis.

La deuxième vie de Dalila est celle de l’enfance heureuse et curieuse vivant dans la nature comme un papillon. Elle était tout le temps en activité et en mouvement. Elle vivait comme un ‘papillon’. Elle butinait des connaissances et des savoirs partout où elle se trouvait. Elle était heureuse avec ses parents à la maison, dans le champs ou dehors avec les autres enfants dans les arènes naturelles de jeu. Dotée d’un sens d’organisation et de ‘leader’ innés, elle proposait des jeux dans des endroits adéquats dans ce village de montagne où il fait bon vivre. La petite bande de copains et de copines composée d’une dizaine d’enfants pratiquait des jeux de ‘Limara, Mufur, Timzuze3t, Tizizwit Taderghalt, Alquafen, Azvaren, Tamrart, Mejjir, Tikarusin stvarqatin ngloria, Dama. Dalila apprenait, dès sa petite enfance, les fondements de la vie de la part de ses proches qui étaient des observateurs de la condition humaine et des conservateurs du mode vie saint et des traditions. Elle écoutait sa grand-mère qui lui racontait la vie pendant la guerre de libération où leur maison fût le quartier général de la résistance de la région. Elle découvrait ‘la sociologie des montagnards’ avec son grand-père, un sage paysan conteur d’histoires et du mode de vie de ses ancêtres. Il était aussi poète, il s’adressait à elle avec des proverbes et des dictons qui paraphrasaient ses sentiments sur la société qu’il observait. Dalila était ‘une éponge’, elle absorbait et mémorisait tous les détails de cette période. C’était la ‘matière première’ de son éveil et de son éducation. Ses parents, ses grands-parents et ses proches étaient ses éducateurs et ses exemples ‘d’une école privée’ qui avaient modelé son esprit.  Les moments qu’elle avait vécus dans cette montagne majestueuse de liberté l’avaient marqués sentimentalement, physiquement et psychologiquement de manière irréversible.

La troisième vie est celle de Dalila enfant ‘génie. Son réveil à l’instruction s’est fait de manière impromptue. Elle avait quinze ans en 1991, quand elle accompagnait sa sœur cadette à sa première rentrée scolaire de l’école de Taddert Nljedid, inaugurée quelques années auparavant. L’enseignement était en arabe. L’ambiance et la joie des enfants avaient beaucoup plu à Dalila. Elles avaient peut-être agité et ébranlé son esprit, au point de l’amener, à se poser des questions. Pourquoi ne pouvais-je pas être parmi ces enfants ? Pourquoi n’avais-je pas été scolarisée avant ? Découvrait-elle et regrettait-elle ce manque  ? Au retour à la maison, avait-elle cogité sur les raisons de ce manque, sciemment ou non ? Etait-ce ‘un ange messager’ invisible qui avait intimé à Dalila: apprends à lire et écrire ? Cette première rencontre de ‘l’enfant libre des champs’ avec l’école n’est certainement pas étrangère à l’idée lumineuse qu’elle avait eu ;  apprendre en même temps que sa sœur, en dehors de l’école. Cette décision n’était pas le fait d’un pur hasard. Depuis ce jour, Dalila avait changé sa vie ‘d’enfant papillon’ libre’ en fille ‘apprenante’ et studieuse. Elle avait imaginé une méthode innovante et originale d’apprentissage. Tous les jours, elle attendait sa sœur revenant de l’école vers seize heures pour ‘l’aider’ à réviser ses leçons alors qu’elle était illettrée. Elle se comportait comme ‘une enseignante’ privée qui vérifiait ce que sa sœur avait retenu de ses leçons. Ainsi, celle-ci qui était en première année primaire, présentait ses leçons d’alphabet arabe à Dalila qui profitait de cette opportunité pour se former. Elle reprenait les leçons une par une. Sa sœur ‘privée de jeu’ avec ses camarades à la sortie de l’école, frustrée au début, était devenue une adepte de la révision avec Dalila. C’était elle qui sollicitait Dalila pour des séances de révision ; ses résultats à l’école étaient excellents. Elle était première de sa classe. Elle lui montrait ce qu’elle avait étudié en classe et répétait ce qu’elle avait appris en pensant que Dalila suivait ses devoirs. Au fait, c’est Dalila qui était l’élève et sa sœur cadette son enseignante.

Tous les jours elle répétait la séquence. Pendant ses moments inoccupés de la journée, elle sortait, avec son cahier et son stylo, dans le jardin à côté de la maison pour réviser et mettre en pratique ce qu’elle avait appris en écrivant ses poèmes et ses histoires. Quand elle ne trouvait pas la lettre ou le mot précis en arabe pour décrire les faits, elle les inventait. Elle apprenait sans objectif précis si ce n’est qu’elle prenait du plaisir. Ces moments d’apprentissage étaient devenus un ‘jeu intellectuel’ et de bonheur. Son cahier était secret, personne n’était au courant de ce qu’elle faisait avec sa sœur. D’ailleurs, sa mère se moquait d’elle. Quand elle avait besoin d’elle, elle disait : dites ‘au médecin’ de venir !

Elle avait saisi cette opportunité unique pour trouver et tracer sa voix. Elle s’était sentie vivre, exister et valoriser ; elle jubilait. D’ailleurs quand elle parle de scolarisation qu’elle n’avait pas eue, elle dit ‘la scolarisation qui m’avait ratée’ ; signe qu’elle n’y était pour rien, et qu’elle n’était pas responsable de sa non intégration dans une école. Mais, à postériori, elle ne le regrette pas. Quand elle regarde ‘en arrière’ et qu’elle constate la formation des responsables algériens dans les entreprises et les administrations avec le système scolaire algérien archaïque, elle a un avis tranché. Pour elle, n’avoir pas fait d’études en Algérie s’avère finalement être une chance. Par contre, ne pas en avoir fait intrinsèquement, elle le regrette, jusqu’à ‘pleurer en larmes chaudes’, disait-elle. Elle se rend compte qu’avec ses capacités intellectuelles exceptionnelles, elle aurait pu exceller et ‘aller très loin’ avec des études adéquates, dans un système sans influence idéologique et religieuse. Cependant, elle est très heureuse de ce à quoi elle est arrivée. Elle s’est auto-formée avec ses propres moyens et à son rythme dans le domaine qu’elle aime. Elle avait pris goût aux études chez elle, elle avait appris le français et l’arabe. Elle est devenue trilingue ; c’est une authentique autodidacte.

Cet apprentissage ‘clandestin’ allait être découvert par son oncle Aomar qui aimait passer ses vacances dans cet endroit ‘édénique de la montagne de Taddert Nljedid’. Un jour, en rentrant à la maison, il avait ‘surpris’ Dalila concentrée sur son cahier. Elle ne voulait pas que son oncle découvre ce qu’elle faisait, elle l’avait caché. Mais, trop tard, son oncle l’avait vue et avait insisté pour qu’elle lui montre ce qu’elle faisait. Quand il eut le cahier entre ses mains, il était impressionné et épaté par sa découverte. Il avait trouvé des pages pleines de poèmes et de textes écrits en arabe. Cet oncle maternel attentionné, attentif et fin observateur avait remarqué le caractère curieux et la maturité dans le comportement de sa nièce quand il échangeait avec elle. C’est ainsi qu’il l’initiât à l’instruction. Il lui avait proposé de découvrir l’écriture de sa langue maternelle, et lui conseillât d’apprendre le kabyle et le berbère. Ce qu’elle acceptât. Quelques jours plus tard, il revenait à la maison avec trois livres de berbère. Dalila s’était mise à l’ouvrage et avait appris le berbère et écrivit ses poèmes et ses histoires en langue Kabyle transcrite en alphabet latin. Depuis cette découverte, Dalila avait cherché et trouvé les moyens d’approfondir et d’améliorer ses connaissances. Elle était à l’affût de toute opportunité d’approfondissement et d’élargissement des ses connaissances. Elle avait suivi des cours avec Berkai Aziz, Akkal Slimane et Sadaoui Mohamed, des enseignants de Tamazight pendant les vacances scolaires de 1995. Elle avait suivi les cours de berbère par correspondance avec l’association Tiddukla ABC Amazig de Smaïl Medjber de 1996 à 2001. Jeune fille avide d’apprendre et de comprendre, elle avait découvert l’alphabet latin qui lui avait ouvert un autre horizon., elle s’était attachée à la langue française, qu’elle avait apprise toute seule. C’était ainsi qu’elle passât de l’arabe au berbère et du berbère au français.

La révélation de Dalila s’est faite sur un média public, la radio ; seul moyen de distraction et d’information dans cette montagne de Kabylie sans électricité. Ce média était l’unique porte d’accès à l’extérieur du village pour les femmes qui passaient leurs journées dans les champs. Elles écoutaient les émissions culturelles et surtout les chansons sur la chaîne 2, kabyle. A l’époque il y avait une émission culturelle kabyle animée par Khadidja Chikhi. Dalila jeune fille de 12 ou 13 ans suivait cette émission de manière assidue. Un jour, elle avait écrit un courrier pour faire part de quelques observations et proposer quelques idées. Elle avait demandé à son oncle Aomar qui était de passage à la maison de lui ramener une enveloppe et un timbre, à son retour. Ce qu’il fit. Avant de repartir à Raffour, Dalila lui confiât une enveloppe timbrée à poster. Ce qu’il fit sans chercher à comprendre. Quelques jours plus tard, l’animatrice Khadidja Ckikhi avait lu la lettre en donnant le nom de l’auditrice, Dalila Amarouche jeune fille de Taddart Nljedid Iwaquren en kabylie. Sa grand-mère qui avait sa radio avec elle et qui écoutait l’émission, avait entendu le nom de sa petite fille. Illico, elle était rentrée à la maison pour lui annoncer ce qu’elle avait entendu. L’information s’était vite répandue dans le village ; et Dalila devint connue. Cette notoriété s’amplifiât lors d’un Gala organisé par l’association Tizimit en 1995 qui avait invité des personnalités de renom de la culture berbère. Elle en faisait partie. A l’apparition de Dalila sur scène, elle avait marqué les esprits et beaucoup de personnes Iwaquren ne croyaient pas que c’est une des leurs. Par la suite, elle était invitée à plusieurs reprises par Berbère TV, qui lui avait donné le surnom de ‘Taskourt Njerjer’, par sa beauté. Compte tenu de son quotient intellectuel, je trouve ce surnom qui reflétait sa beauté physique, inadapté pour ne pas dire plus. Il passe sous silence son intelligence, ses capacités intellectuelles et son caractère de femme battante. C’est toujours ainsi dans toutes les cultures; lorsqu’on parle d’un femme intelligente on dévie le sujet sur sa beauté.

Sa quatrième vie est celle d’affronter la société, notamment les hommes. A l’âge de quatorze ans Dalila devenait une femme mure, réfléchie et insensible aux regards et à la critique des autres. Elle éclot et se métamorphose. Rien ne l’arrêtait. Elle s’estimait capable de prendre sa place dans la société par le biais de la culture et de l’histoire. Elle avait commencé à écrire des poèmes et des livres pour raconter son existence. Elle lisait et écrivait en français et en arabe. Dans sa dynamique de création, elle avait fondé une association de femmes AGRAW ADELSAN en 2014 qu’elle présidait. Depuis 2017, elle l’a mise en veille en raison de plusieurs obstacles qu’elle ne souhaite pas évoquer. Elle était une femme active et novatrice qui n’hésitait pas à afficher son militantisme de la culture AMAZIGH et son attachement aux traditions kabyles, dès les années 90. Ses écrits et son dynamisme se diffusaient dans la région à travers des galas et par le bouche à oreille. Son tempérament, sa personnalité affirmée et l’ouverture de son esprit commençaient à surprendre agréablement son entourage et interpeller certains hommes du village.

Dalila bouscule les traditions et les tabous qui datent depuis des siècles. Elle était devenue une icône, une source potentielle de contamination positive pour les femmes, une influenceuse de jeunes filles. Une femme de défis. Dans la société algérienne et kabyle dominée par le mâle, sa force de caractère était crainte. Ses poèmes et ses livres qui dénoncent l’injustice et ‘l’oppression culturelle’ sont apparus porteurs de risques. Un tel épanouissement d’une femme autodidacte invitée à la télévision, suivie par des journalistes et ayant l’art de la communication devant une foule, est tout simplement ‘inimaginable’ dans l’esprit normé de l’homme ordinaire de chez nous, à l’époque. Cette réaction était prévisible, il était donc tout à fait normal que Dalila rencontrât des problèmes, des difficultés et des obstacles sur son chemin. Le contraire aurait été étonnant. C’est ainsi que ses atouts mal vus par quelques d’hommes lui causèrent des ennuis et lui rendirent la vie pénible. Ils devinrent des obstacles et des contraintes lourds à porter. Elle n’avait d’autres choix que de cesser ses activités publiques ; elle ne pouvait surmonter la pression seule avec ses parents. Heureusement, les choses ont évolué, un peu, depuis, grâce à elle et à d’autres jeunes femmes et des jeunes hommes militants de l’évolution des mœurs.

Dalila est une Tawaqurt montagnarde, elle le restera à vie. Elle a retenu l’art de vivre avec la nature. Elle avait appris la manière d’observer, d’analyser et de comprendre ce qui l’entoure. Elle avait appris également à apprécier les choses à leur juste valeur. Elle reste attachée à sa montagne et à son village de Kabylie. Dans cet environnement dans lequel non seulement elle respire la liberté, mais elle semble vivre avec elle en osmose. Elle touche et embrasse cette liberté ‘physiquement’ en travaillant dans son jardin, en flânant dans la nature et s’adossant aux arbres ou en cherchant l’eau de source dans la fontaine toute proche. Elle parle de ses souvenirs dont elle se rappelle et qu’elle décrit avec des mots kabyles d’une pureté à faire pâlir Ferhat ou Lounes. Elle se remémore les moments et les gardiens ‘I3ssassen’ Usthum, Yemma khlidja, Yemme Fetouma etc.. où les femmes se confiaient sur ce qu’elles endurent, leur mal être et leur souffrance. Elles s’adressaient à eux pour leur demander de l’aide. Ceux-ci sont considérés comme des intermédiaires et proches de Rebbi. Ils sont considérés comme des confidents qui ne divulgueraient pas leurs secrets. Elles sont convaincues que leur message était transmis et entendu par qui de droit. Ce fut le temps où la croyance était un acte pur sans nuisance pour autrui. Quand elle décrit ce passé récent qu’elle ‘jalouse’, elle donne l’impression que le présent n’est pas le sien; il ne lui convient pas. Elle semble avoir perdu ses repères où tout est commerce, tout est fausseté et légèreté. On ne fait pas la différence entre le superflu et l’essentiel, entre l’urgent et l’important , entre vivre et exister.

Dalila c’est le bon sens. Ce qui est remarquable chez elle est sa recherche de sens pour trouver une explication à toute incompréhension. Elle veut savoir les causes; elle n’accepte pas de raisonnement par l’absurde. Elle n’aime pas l’approximation et ‘l’à peu près’. Elle n’est pas une femme à qui on donne des ordres. Elle n’est pas une femme à répondre favorablement à une demande ou à une interrogation sans une analyse du contexte. Pour elle, tout a une explication, une logique ; son handicap, l’attitude de certains Iwaquren avec elle. Dalila se bat contre la ‘répression politique de la culture Amazigh’ et pour l’évolution de la condition féminine. Son esprit cherche le filament blanc dans la pénombre. Elle tire le positif dans la mare de cendres. Elle a un raisonnement intellectuel constructif avec une tendance à garder le positif et l’espérance quelle que soit l’épreuve. Elle est sensible aux mots et au sens des phrases. L’éducation de ses grands-parents l’a, sans aucun doute, influencée. Elle détecte et perçoit l’importance du changement du fond d’une tradition et d’un mode de vie en constatant une évolution des termes d’usage, du comportement psychologique. Un exemple qu’elle cite pour expliquer l’évolution et la confusion de Timechrat qu’on a tendance à appeler Ta3achurt. La confusion de la fête Ta3achurt avec Timechret est le signe de la domination du fait religieux sur la tradition Iwaquren et kabyle.

On remarque, lorsque on discute avec elle, la fermeté, l’assurance en elle, la conviction en ce qu’elle croit et son sens d’analyse. Elle ne cache pas son sentiment et sa perception sur ce que peuvent penser les gens d’elle. Elle est sans complexe et sans détour tout en restant correcte et sans brutalité. Elle cisèle ses phrases, naturellement. Elle est entière, fine observatrice, réactive avec de la mesure mais incisive. Avec Dalila, tout est transparent et sans détour. Elle est une écorchée vive. Ses rêves semblent évanouis et son ambition s’amenuise. Mes échanges avec elle ont montré une volonté intacte de militante de plusieurs causes mais désabusée et désespérée par le comportement incompréhensible de notre société à son égard.

Conclusion. Son intelligence et sa vision objective et sans concession de notre société sont apparues très tôt. ses qualités ne sont pas ‘une production’ du système scolaire algérien. Elles sont les caractéristiques intrinsèques de Dalila. Elles sont aussi le résultat d’un système et d’une éducation d’un environnement Awaqur – kabyle de la montagne, qui est sa source d’inspiration et son milieu d’où elle puise ses poèmes et son imagination. Un système indemne de toute pollution idéologique, politique et religieuse. Un système construit en dehors de la société de villes et de villages surpeuplés, convertis en société de consommation. Dalila a été formée par le moule des parents et des grands parents, école de valeurs infalsifiables, et ce depuis sa petite enfance. Son sens d’observation, son esprit d’analyse et sa capacité d’indignation ont été forgés par l’attachement de sa famille à sa terre et à la valeur humaine. Dalila a suivi cette lignée, elle en est la conservatrice. Elle est l’une des rares Iwaquren pour ne pas dire la seule qui a vécu son enfance à Taddart Iwaquren démunie de toute infrastructure sociale, éducative et économique, à avoir acquis un tel niveau de maturité intellectuel et culturel. Elle a réussi à transformer ses deux handicaps, femme et handicapée physique, en deux atouts, la soif d’apprendre et le courage d’afficher ses ambitions et son militantisme. Dalila est l’exemple de l’épanouissement culturel hors du système scolaire algérien et du système socio-économique. Et le comble de tout, elle montre sa force physique, qui est censée être son pont faible. Elle a fait de la randonnée en haute montagne du Djurdjura avec d’autres femmes Tiwaqurine, en marchant dans un chemin escarpé pendant plusieurs heures.
Saïd HAMICHI

7 commentaires sur « DALILA AMAROUCHE N’MUHAND N’CHA3VAN : ‘la’ génie Tawaqurt. »

  1. Dalila est une femme très courageuse, juste et logique. Je l’admire et j’admire son courage . C’est une vraie combattante qui ne baisse pas les bras . Bravo , bravo et encore bravo

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  2. Une femme légende ,d un grand savoir , d un grand combat pour l identité , patrimoines et la préservation identitaire.
    Tasekkurth ,une femme autodidacte , a forgé ,inculqué la culture et semer la culture à tout vent ….

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  3. Dalila nagh est une femme exceptionnelle , intelligente et surtout courageuse. Elle a su faire de son handicap un atout .j admire ton courage .tu es la fierté de notre famille.

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  4. Tanemmirt meqqren ɣef tejmilt i s-terram i Dalila Amarouche. Tuklal-itt. Leqdic-is, yufrar yerna s tsusmi.
    Yelha amer i d-tseddam yiwen seg yisefra-s.

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  5. J’avais connu Dalila ou Thasekurt n Djerdjer, durant la Présidence de l’Association Tadukli. On m’avait parlé d’elle et j’avais demandé à la rencontrer. Ce qui avait été fait, à la maison de Maamar At Mohand Oulhadj, qui était 2eme Vice Président de l’Association. J’avais découvert une Femme belle, très intelligente, pleine d’idées, rebelle et ayant la soif d’œuvrer pour les droits et les libertés des Femmes. J’avais été subjugué par son niveau. J’avais manifesté ma disponibilité à travailler avec elle, avec plaisir mais, surtout, avec devoir de citoyenneté. Je l’avais invitée et revue lors d’une conférence, de Mr Oulebsir Rachid, que j’avais initiée puis plus rien. J’avais quitté l’Association et j’avais raté une occasion en or de la connaître davantage et de pouvoir faire des choses ensemble. Je dois avoir, en ma possession, un petit ouvrage de ses poèmes. Longue vie, excellente santé et beaucoup de réussite à Dalila. Respect et admiration.

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