SAÏD HAMICHI : l’hygiène et la distraction d’un enfant kabyle des années soixante.

Vivre avec son temps, c’est un slogan universel. Il est sans frais dans son annoncé et universel dans son sens. Est-il si facile de comprendre ‘son temps’ sous l’influence de médias d’une culture présentée comme inoffensive, bénéfique et universelle ? Si ce temps est décrit par les autres sans que nous soyons impliqués voire exclus, est-ce notre temps ? Nous sommes obligés d’être ou de devenir intelligents mais humains avec notre richesse immatérielle, seul contrepoids de la mondialisation financière anarchique.

L’hygiène était écologique, elle s’adaptait à l’environnement. Le terme pollution n’était pas ‘né’ et les sources de saletés étaient très bien localisées. Elles se situaient dans les zones découvertes et exposées au changement de température et à la poussière ambiante. Il s’agissait des cheveux, du cou, et des oreilles. Une exception sur les membres couverts, les pieds étaient une source de mélange de sueur, de poussière et de particules de chaussettes et de chaussures en tissu ou en caoutchouc qui constituait un mélange ‘explosif’ d’odeur repoussante. Cette substance noire qui se glissait entre les orteils provenait de chaussettes qu’on ne changeait pas tous les jours, quand on en avait. Quand on en avait pas, elle provenait de la sueur des pieds  et elle créait une mini patinoire avec une fine couche de ‘gadoue’ noire. Quant à l’intérieur du corps humain, les aisselles et le reste, restons pudiques !

A cela il faut ajouter les conditions matérielles inadéquates. Il n’y avait aucun espace prévu pour l’hygiène sanitaire dans la maison ; elle était construite pour un climat tropical où il ferait plus dix-huit degrés toute l’année. On avait oublié ou ignoré qu’en hiver, Létoile situé dans une cuvette, cumulait le froid et un taux d’humidité élevé. Ce climat ‘coupait’ toute partie du corps non protégée ; en l’occurrence les doigts des mains et des pieds, dans des chaussures en tissu ou en caoutchouc. La toilette du matin se faisait avec de l’eau froide et quelques fois avec de l’eau chauffée sur le ‘réchaud à gaz noir’ (a richou averkane). Elle était simple, quelques rincées d’eau sur le visage et la tâche est expédiée. Il y avait rarement une savonnette. La douche en hiver était aléatoire, elle dépendait du temps qu’on découvrait le matin. On la prenait le samedi ou le dimanche, weekend de l’époque, par temps ensoleillé par périodicité d’un à deux mois, en hiver. Cette périodicité d’hiver, s’expliquait par le risque encouru par le fait de prendre une douche dans la pièce de vingt mètre-carré sans chauffage avec deux ou trois degrés à l’extérieur. On était quasiment certain de tomber malade. On disait ‘Ak Yekchem El berd’ synonyme attraper la tuberculose. Le coin qui faisait office de douche était dans ‘la pièce pour dormir’, une surface incurvée en demi-cercle derrière la porte pour récupérer l’eau et l’évacuer dehors à travers un trou percé sous le bas de porte. On  remplissait une cuvette en métal gris blanc (thaquirwent bouzal) d’eau qu’on chauffait sur le Kanoun ou le réchaud à gaz, noir. Le produit de toilette du corps était le savon de Marseille, un parallélépipède qui tenait à peine dans la main d’un enfant. Quand il s’échappait, il tombait sur la chape de sol glissante dont la récupération était très risquée. En plus, ce savon nettoyait le sol et récupérait des fines particules de poussières qui faisait frottoir et qui laissait quelques traces sur le corps. Quand on rentrait de l’extérieur, en voyant la trace d’eau devant la porte de la pièce, on savait que quelqu’un venait de prendre une douche. Quand on remarquait des poux sur certaines têtes, ce n’était pas gênant, ils faisaient partie du décor.

Les conditions sanitaires dépendaient de la culture des parents et des proches. Tout se soignait à la maison. Par chance, la mère de cet enfant avait un don de ‘médecin généraliste’. Elle soignait de tous les maux. Elle avait un remède et un soin à chaque maladie,  la varicelle ‘Ajejid’, l’angine ‘Amgard’, la fièvre ‘Tawla’ sans connaître l’origine, la migraine ‘Elkou’, les foulures ‘Alagzam’ et les fractures de pieds ou de bras ‘Tarouzi’ suite à un match de foot assez disputé. Les remèdes étaient connus d’avance, la Nivaquine et l’Aspro. Si le mal persiste, on passe à la médecine artisanale. Pour la fièvre, on couvrait le malade encore plus parce qu’on pensait que le fait de trembler était le signe de froid même si le toucher de la pomme de main, en guise de thermomètre, indique une température élevée. Pour une angine, du miel et du chaud et si elle persiste, les boyaux chauds d’un poule ou d’un coq sur le devant du crane ceints par un foulard et surtout dormir avec. Une entorse ou fracture, elle était une rebouteuse et orthopédiste. Elle réparait toute fracture de bras, d’orteil, de pied. Un mal de dent, elle prescrit ‘Atutga’, un acide dévastateur, mis dans une demi figue pour cerner la dent malade et éviter la propagation du produit qui rongerait les deux mâchoires. Solution extrême, si le mal persiste, le recours aux tenailles pour l’arrachage chez l’oncle Mouloud. Une migraine, Achih ou Azahtar. Envie de vomir, ‘Elhentit’. Pour cicatriser une blessure, Tazult ou jus de feuille d’olivier.

Les activités de distraction étaient également gratuites et écologiques. A l’époque, il n’y avait ni télévision, ni bibliothèque, ni jeux de société du commerce, hormis les billes et le ballon de foot mais réservé aux aisés. Une radio quand il y en a une, elle était sous contrôle. Tout activité artistique et culturelle, chant, guitare, roman, dessin ou peinture était prohibée et considérée comme un activité malsaine et déviationniste du droit chemin. Les activités distractives utilisaient des objets ‘faits main’ par les enfants eux-mêmes, en recyclant les produits. Elles étaient nombreuses et se déroulaient hors de la maison. Les bouchons de bouteilles de limonades étaient utilisées pour un jeu très convoité appelé Ticharnanine. On envoyait des petits enfants pour rechercher ces bouchons dans les cafés. On les aplatissait, elles devenaient ‘Ticharnanine’ et ceux qui avaient une image d’un lion ou qui brillaient qu’on appelait Tacharnant Timcha3lt valait le double des autres. Les noyaux d’abricot aussi étaient recherchés en saison d’été. Ils étaient regroupés par trois comme base et un au-dessus. Les règles du jeu étaient très simples. Il s’agissait de viser le tas et de le faire tomber. Le fil de fer pour fabriquer deux roues aux bouts reliées par un axe – essieu sur lequel on vient fixer un roseau avec un volant de la même matière, le filin. Le football avec des ballons de fortune ; le jonglage avec des touffes d’herbes tenues par un élastique ; le jeu de la marelle ; . L’autre jeu était en été appelé ‘le jeu des paires’ tijouijine’ avec les olives vertes qu’on décorait en para, en ceinture, en calotte, et celles qu’on garde nues on les appelle les brebis. En hiver, la principale activité d’un enfant sont la cueillette des olives en chapardage, ou la chasse à la grive et à la par piège.

La leçon de cette petite histoire est l’adaptation de l’enfant à son environnement. L’environnement de l’époque était limité à Létoile considéré comme notre centre du monde. Notre culture était sauvegardée et préservée de toute infiltration, d’autant que Iwaquren contrôlaient et limitaient toute introduction étrangère. Un awaqur qui travaille ou qui vit à l’extérieur prend ‘les habits et les traditions’ Iwaquren dès qu’il arrive au pont Iwaquren en venant du Nord-Est ; ou au carrefour proche du collège Amrouche Mouloud en venant de l’Est ou de l’Ouest. Gare à ceux qui souhaiteraient sortir du cadre rigide de pensée ou de comportement fixée de manière informelle par Tajma3it. Nous conservions les bonnes pratiques, les bonnes traditions et les tabous. c’était un conservatisme ‘irréfléchi’ et quelques fois en dépit du bon sens.

Notre environnement actuel est mondialisé. Nous devons savoir trier ce qui nous convient d’un ensemble complexe à déchiffrer. D’où la nécessité de s’adapter intelligemment sans copier aveuglément et sans se renier. C’est l’intégration réfléchie.

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