NEDJMA GUEMATI – SAÏDI : L’étoile du Théâtre Iwaquren

Nedjma est une militante de l’éducation de la jeunesse. Elle a choisi l’art pour canaliser l’énergie des jeunes vers une activité constructive et enrichissante. Elle pense que tous les moyens doivent être utilisés pour endiguer le fléau de la drogue et des jeux d’argent….

Nedjma est née à la fin des années soixante dix à Raffour dans une famille de 8 enfants. Elle avait suivi sa scolarité jusqu’à la classe de Terminale. Après l’échec à l’examen du BAC, elle avait interrompu ses études, mais elle n’avait pas abandonné définitivement l’idée.  Elle comptait les reprendre le moment venu, quand les conditions le permettraient. Tout ceci en accord avec son mari.

Dans son adolescence et son passage au lycée, périodes des printemps noirs de 1980 et 2001,  la culture Kabyle et Amazigh était au centre de la vie politique et sociale en Algérie et en Kabylie. Les chanteurs, artistes et poètes engagés comme Matoub, Idir, Ait Menguellat, Ferhat, Kateb Yacine ont marqué culturellement la génération de cette période. Ces ingrédients de la renaissance de la culture Amazigh ont été les ferments de l’éveil et de l’intérêt de Nedjma à la chanson, à la poésie et à l’écriture de l’alphabet kabyles. Devenue jeune mariée, elle devait intégrer sa belle – famille traditionnelle Tawaqurt, avec ses joies et ses surprises. Elle se consacrât à son époux et à ses beaux-parents. Cette vie, elle la connaissait, elle était une étape par laquelle toute jeune femme mariée Tawaqurt doit passer. Elle était quasiment obligatoire. Elle n’est pas toujours paisible et confortable mais elle contribue à la formation d’une femme Tawaqurt et kabyle. Elle permet, à la nouvelle épouse, d’apprendre la gestion de contraintes familiales, de vivre les conflits de générations et les règles de vie communautaire dans une famille nombreuse. Elle est un premier apprentissage ‘du vivre sous les ordres’, quelques fois très contraignants, ‘d’une chef de famille’ autre que la mère. 

Cette tranche de vie qui avait duré une dizaine d’années a été très riche d’enseignements. Nedjma a été confrontée à toutes les difficultés qu’avaient vécues sa mère, sa grand-mère et toutes les mères des générations précédentes, Tiwaqurine. Elle avait manqué d’informations et de formation pour élever et éduquer ses quatre enfants. Elle avait dû vaincre l’ignorance et l’illettrisme des anciens, etc… Au lieu d’accepter ces difficultés et de vivre avec, comme le furent ‘les anciennes’, elle voulait les résoudre et les dépasser. Ceci était devenu un objectif de son projet de formation et professionnel qui germait dès lors que ses trois enfants étaient scolarisés. Cette décharge lui avait libéré du temps ; elle voulait l’exploiter utilement. L’ennui de femme au foyer commençait aussi à la ronger. Le temps était donc venu pour Nedjma de passer à une autre phase. Celle de reprendre les études, de trouver une activité professionnelle et de s’affranchir de certaines contraintes de la vie ‘communautaire’. Son époux avait accepté et l’avait encouragé dans son nouveau projet. 

Ce qu’elle fit. Ils avaient géré, son époux et elle, la phase de transition délicate avec les beaux-parents de manière douce et respectueuse des traditions des anciens. Pour choisir le domaine d’études qu’elle envisageait de reprendre, son expérience de jeune mère au foyer a été un aiguilleur et une source d’inspiration. Elle avait ainsi opté pour une formation qui allait combler les manques et les insuffisances qu’elle avait vécus. Elle voulait aussi partager son expérience avec les autres. C’est à partir de là qu’avait commencé le parcours exemplaire et original de Nadjma. Son pragmatisme et son souci de traiter et de résoudre les difficultés sociales de sa communauté font d’elle une femme architecte et bâtisseuse de solutions qu’elle allait mettre en œuvre par la suite. 

Elle avait commencé par une formation d’une durée de quelques mois dans le domaine de l’éducation de la petite enfance. Elle obtint son Brevet de Technicien Supérieure. Avec ce diplôme, elle avait voulu créer une crèche pour mettre en œuvre son projet avec sa vision et ses objectifs. Hélas, faute de moyens financiers, elle s’était rabattue sur les crèches privées pour leur proposer ses services. Elle pensait qu’elle aurait les moyens pour mettre en pratique son expérience et les acquis de sa formation. Malheureusement, les conditions d’exercice de cette activité, récente dans le village, s’avéraient très difficiles et les contenus de formation insuffisants pour l’éveil des enfants, selon elle.

Toujours exigeante envers les autres comme elle l’est avec elle-même, elle avait quitté son emploi d’animatrice de crèche. Elle avait cherché un emploi dans une organisation culturelle, structurée et pérenne où elle pouvait apporter son savoir-faire, son expérience et bâtir un projet culturel sur le long terme. La culture est son domaine de prédilection. L’opportunité s’est présentée dans le Centre Culturel Matoub Lounes de Raffour qui avait ouvert ses portes quelques mois auparavant. Suite à une candidature, on lui offrit un poste de bibliothécaire. C’était le pied à l’étrier.

Au début, ce centre n’avait pas une bonne image, il n’était fréquenté que par de jeunes garçons. Les jeunes filles et leurs parents ne le voyaient pas d’un bon œil. D’ailleurs, elle-même, n’était restée que grâce à son mari qui y travaillait et disposait d’un bureau dans le cadre de son activité sportive. Dans l’exercice de son activité, Nedjma remarquait que les enfants qui venaient, passaient leur temps dans les jeux, jamais dans la lecture. Ce constat l’avait alerté. Pour accroître l’intérêt de ses jeunes à l’activité intellectuelle et scolaire, elle leur avait proposé de venir avec leurs devoirs et qu’elle était prête à les aider dans leur réviser. Cette idée avait séduit, les jeunes collégiens venaient progressivement avec leurs cours et leurs exercices.. Le pari était gagné ; ils passaient la majorité de leur temps dans le travail scolaire. C’est ainsi qu’elle attirât de plus en plus d’enfants qui n’avaient jamais mis les pieds dans la bibliothèque. Elle devint ‘professeur’.

En parallèle, il y avait une activité de dessin animée par une enseignante à mi-temps. Le directeur du centre avait proposé à Nedjma de prendre en charge des séances de dessin pour occuper le deuxième mi-temps. Elle avait accepté. Elle avait adopté la même approche, celle qui suscite l’intérêt chez les jeunes. A leur question, que devons – nous dessiner ? Elle leur répondait, ce que vous voulez. Elle instaure un esprit de liberté et de responsabilité chez ces jeunes qui leur permettait de développer leurs talents et leur imagination. Ils ont aimé le dessin et apprécié cette liberté de création. La touche ‘Nedjma’ avait fait ses effets dès le début. Elle avait appliqué le modèle d’éducation qu’on appelle maintenant ‘la classe inversée’. L’effet ‘boule de neige’ avait opéré et d’autres enfants sont venus rejoindre leurs copains, en nombre. Devenus plus nombreux pour une seule enseignante, elle avait proposé de diviser le groupe en deux sous-groupes, un en dessin et un deuxième en théâtre. Et c’est ainsi qu’était née l’activité Théâtre au Centre Culturel Matoub Lounes de Raffour. De l’aide au devoir, elle entrainât les enfants à faire du dessin librement pour ensuite s’intéresser au Théâtre. 

Cette activité qu’elle avait créée, construite et animée ; et qu’elle espère développer à court terme est une prouesse. Oser lancer, dans les années 2000, une telle activité dans un village où il n’y avait ni infrastructures, ni compétences et encore moins une culture de théâtre est un défi remarquable. Et ce défi a été relevé sans le crier ni le pérorer. Le résultat est visible chez plusieurs jeunes et en dehors du village et de la wilaya. La méthode de construction réfléchie, progressive sans à-coups et la justesse de son analyse de la société ont été les clés de son succès. Mais pour atteindre ce résultat, elle avait franchi des étapes qui lui ont permis de mettre en pratique ses qualités. D’abord le choix des thèmes de ses pièces de théâtre qu’elle avait écrites et mises en scène et pour lesquelles elle avait choisi la musique. Ils parlaient des problèmes sociaux, qui minaient notre communauté. Il s’agissait de la liberté d’expression, la défense des droits des femmes, la revendication culturelle, la drogue, le mal de vivre etc…

Dans un premier temps il a fallu sensibiliser et convaincre les jeunes d’intégrer cette activité qui n’existait ni dans l’environnement scolaire ni dans l’environnement social rural kabyle. Ce projet avait plusieurs objectifs. Introduire l’art dans sa communauté qui est un moyen d’expression qui permet aux jeunes de s’épanouir et d’apprendre à s’exprimer avec aisance. Enrichir leur vocabulaire. Donner une occupation saine à la jeunesse pour lui éviter d’être entraînée dans la spirale de la drogue et des jeux. A l’aide CD, elle se format en même temps que les enfants aux connaissances de base. Une autre opportunité de formation sur le théâtre se présentât à elle. Elle la saisit et part en formation pour trois mois. Elle approfondit ses connaissances et revient avec une idée à laquelle elle tenait; former une troupe de théâtre de jeunes filles et de jeunes hommes. Elle s’est engagée dans une voix nouvelle, très peu connue dans notre village et dans notre région. 

Le travail de fond réalisé par Nedjma et ses troupes avec patience et persévérance est considérable et admirable. Les résultats remarquables obtenus avec ses troupes de jeunes qu’elle avait formées sont à eux seuls sont évocateurs de la réussite du théâtre à Raffour. Depuis 2014, elle a monté six pièces de théâtre de vingt-cinq à quarante-cinq minutes de scène. Chacune avait nécessité quatre à six mois de travail et de répétition. Dès la première année en 2011 – 2012, elle et sa troupe composée de garçons avaient eu le 4ème prix de la wilaya de Bouïra. Deux années plus tard, elle avait obtenu le 1er prix du festival en 2013 – 2014 de la même wilaya. A ce jour, elle a formé trois troupes d’une douzaine de personnes chacune, soit une quarantaine de jeunes, filles et garçons. Elle avait réussi à constituer des troupes mixtes dans une culture sociale où la fille est ‘interdite’ de mixité et de pratique de ce type d’art. Pour le futur, elle envisage de concourir dans d’autres wilayas, Béjaïa et Tizi Ouzou.

Ces résultats atteints par Nadjma ne sont pas le fruit du hasard, en particulier dans le domaine de l’art qui est immatériel. Ils sont construits avec méthode, rigueur et patience. Ils s’expliquent par ses qualités qui se lisent dans ses actes et se révèlent à travers les travaux et ses œuvres théâtrales. Elle est une gestionnaire attentive et positive dans son comportement et sa conduite avec les jeunes. Elle optimise la gestion et l’utilisation des ressources matérielles et financières limitées. Elle est une organisatrice méticuleuse du travail et de l’animation d’équipe. Elle est une habile meneuse d’équipe à bon port par tout temps. Elle a une conscience aigüe du fait que le changement des mentalités et du comportement de notre société est une œuvre de longue haleine. Elle est aussi consciente que ce changement n’est réalisable que par l’investissement dans la ressource humaine. A-t-elle appris tout cela et tiré les leçons de sa vie de jeune fille dans une famille nombreuse de huit frères et sœurs et ensuite de mère avec ses beaux-parents et ses belles-sœurs ? Sans nul doute, oui.

Il lui restait un défi à relever ; intégrer les filles dans ses troupes de théâtre. Elle avait pensé que la meilleure manière pour sensibiliser et encourager les parents dans la pratique d’activité culturelles et artistiques était de montrer l’exemple. Elle avait ramené ses deux filles ensuite ses proches cousines. Cette initiative avait atteint son objectif. Ses filles et ses cousines ont invité et incité leurs copines à venir voir. Effectivement, plusieurs filles ont rejoint le centre culturel et ont enrichi la troupe. Un autre pari gagné.

Nedjma est une militante de l’éducation de la jeunesse. Elle a choisi l’art pour canaliser l’énergie des jeunes vers une activité constructive et enrichissante. Elle pense que tous les moyens doivent être utilisés pour endiguer le fléau de la drogue et des jeux d’argent. Le théâtre est un moyen très efficace.  Faire jouer sur scène une troupe de jeunes en mouvement et en complémentarité sur une thématique sociale permet de ciseler les messages à faire passer à un auditoire composé de parents et proches parents dans une enceinte silencieuse et concentrée. Elle s’investit, bénévolement maintenant, parce qu’elle y croit en ce qu’elle fait. Les jeunes acteurs se donnent à fond pour exprimer les maux et les remèdes de notre société.

Nedjma est le profil d’une responsable qui construit pas à pas ses projets en tenant compte des contraintes mais surtout en assurant qu’elle avance conformément aux objectifs qu’elle s’était fixée et en tenant compte des personnes qui l’accompagnent, notamment les jeunes et les enfants.

Une mère en charge de quatre enfants scolarisés qui réussit en très peu de temps et avec de faibles moyens dans une société où la culture en général et le théâtre en particulier est un tabou, est un fait qui doit être relevé et honoré. Ceci a été fait avec l’aide et les encouragements de son époux. Elle a aussi eu l’apport et l’assistance de l’association TUSSNA.
Saïd HAMICHI

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