CHEIKH AMAR : l’enseignant cultivé et ‘sachant’.

Il peut disserter sur la crise économique de la France dans les années 80, des leaders d’opinion mondiale en particulier de progressistes, comme s’il parlait de la vie de ses parents ou de ses enfants…..

Il est né dans les années trente, à Taddart Nljedid Iwaquren. D’après ses dires, il avait quitté son village à l’âge de 13 ans et partit à Constantine, ville d’émigration économique Iwaquren à l’époque. Cette cité située à trois cents kilomètres, sans moyen de transport, était habitée par une population majoritairement arabe, une communauté juive arrivée au quatrième siècle et des français amenés par la colonisation. Elle n’était pas la plus appropriée pour l’intégration d’un jeune de 13 ans, n’ayant parlé que la langue maternelle kabyle depuis sa naissance. Les seuls métiers qu’il pouvait exercer dans cette ville animée par des commerçants juifs et arabes, étaient portefaix et cireur de chaussures ou vendeur. Comme la plupart Iwaquren, il avait travaillé chez un juif, propriétaire d’une friperie.

Après quelques années, suite à un différend avec son employeur, toujours selon lui, il était obligé de partir de la ville et d’abandonner son travail. Il se retrouvât dans la région de Sétif accueilli dans une famille où il était employé comme fermier et ouvrier. J’abrège la description de son parcours pavé d’obstacles, dont son arrestation et son emprisonnement dans les prisons de Berrouaghia où il avait passé trois années, et celles d’Oran et de Bel Abbés quelques mois. Il fût libéré en 1960. A l’indépendance, il fût désigné par le FLN pour enseigner à Illithen en qualité de moniteur avec une attestation délivrée par le ministère des affaires religieuses. Sa formation accélérée en arabe, il l’avait eue dans la prison de Berrouaguia avec Chikh Ahmed Sahnnoun, Chikh Elyadjourri, Ahmad Hammani et Ahmedh Oumeziane. Il fût ensuite affecté à l’école primaire de Maillot comme instituteur d’arabe aux côtés d’autres enseignants Idir Gasmi, Saïd Dechoune, Amarouche Aoudia.

Ce survol volontairement compacté et succinct d’une tranche de sa vie mérite de faire l’objet d’une recherche plus longue. Ici, je souhaite apporter un éclairage et zoomer sur CHEIKH AMAR, l’homme de culture et de savoir. Les raisons d’ignorance de ce trésor sont multiples. Certaines objectives et d’autres plus nombreuses, subjectives voire infondées. La principale me semble être le regard et le filtre par lequel nous tamisons les qualités et les défauts de nos personnalités Iwaquren. Ce filtre conservateur est puriste ; il n’admet aucun écart, aucune faille et aucune erreur. Il est exclusif et expéditif à la moindre digression. Iwaquren, comme la majorité des kabyles sont des puristes, dans le sens où dès qu’ils découvrent une faille, un revers ou un défaut commis par un individu à un moment donné, il est classé et ‘rejeté’ avec son actif. C’est avec cette rigidité d’analyse, peut-être ce puritanisme que nous n’avons pas honoré des personnes pourtant méritantes.

Ainsi, nous reconnaissons difficilement, les mérites d’un Awaqur, au-dessus, en dessous, à côté ou hors de notre prisme. Il faut qu’il soit comme nous. Mais quel nous ? Un nous parfait, indéfini et imaginaire. Les raisons de cet état de fait, sont à chercher dans la vie et la personnalité de CHEIKH AMAR. Il est père de dix enfants – six garçons et quatre filles – grand-père de vingt et un petits-enfants. Voici un homme, de 89 ans aujourd’hui, qui s’est cultivé et qui s’est instruit dans une société hermétique, paysanne dont la seule préoccupation était la survie du lendemain. Pour notre société de l’époque, la culture et l’instruction n’appartenaient qu’aux occidentaux.

Lui, il a cherché à comprendre et à apprendre la langue qui n’était pas sa langue maternelle, une langue étrangère. Il voulait voir, très jeune comme quelques autres, au-delà de son village et de sa région de Kabylie. Dès son arrivée à Constantine, il avait montré un esprit ouvert et curieux en adhérant à l’organisation des scouts Algériens de cette ville. Cette période, nous l’ignorons faute de connaissances sur notre histoire contemporaine et ancienne. Faute aussi de l’absence de communication des personnes de son époque, nos parents et grands-parents, qui n’étaient pas des causeurs sur leur situation. Ceci, soit par pudeur, il ne parlaient pas de leurs conditions de vie misérable ; soit parce qu’ils ne savent pas raconter leur misère comme ils savaient le faire pour les contes de leurs ancêtres.

CHEIKH AMAR, c’est un homme causeur, narrateur et conteur. C’est un profil rare et exceptionnel, dans notre environnement kabyle et Iwaquren. Nous avons, dans notre village, un océan de culture et de savoir, de savoir vivre et de savoir se comporter ; une encyclopédie ouverte. Un homme qui peut parler de Abderahmane Ibn Kheldoun, de son frère Yahia (y’a-t-il beaucoup de connaisseurs de ce frère), de Grenade de la civilisation islamique, de Ibn Batouta, Ibn Rochd et de remonter jusqu’à Saint Augustin etc…

Il peut disserter sur la crise économique de la France dans les années 80, des leaders d’opinion mondiale en particulier de progressistes, comme s’il parlait de la vie de ses parents ou de ses enfants. Un homme qui peut réciter les 114 versets du coran avec leur interprétation en arabe et en kabyle dans certains cas en français avec une précision des mots, une objectivité sans parti pris et un sens social et philosophique remarquables dont lui seul détient la formule. Quelque fois nous ne croyions pas ce qu’il racontait ; nous le considérions comme un ‘inventeur’ d’histoires invraisemblables. Pourtant, il datait des faits, il citait des noms.

La raison de notre attitude était simple et surtout simpliste. Il est d’une génération de ‘paysans ignorants’ qui n’a pas fréquenté les bancs de l’école, et donc, pour nous, il ne pouvait ou ne devait pas savoir tout ce qu’il sait. Il était impensable, pour nous, que son intelligence puisse développer de telles capacités d’apprentissage et de mémorisation. Nous l’avons classé comme un conteur fantaisiste, un ‘fabricant’ d’histoires. Pourtant, ses connaissances sont fondées et réelles. Nous l’entendons et écoutons à certaines occasions, distillant, avec une approche positive, les sourates d’un coran tolérant et ouvert qu’il maîtrise parfaitement. Il évoquait aussi la vie de personnalités mondiales bienfaisantes pour illustrer ses propos. Il est également toujours présent dans les opérations de volontariat – Tiwiza – pour encourager les jeunes en évoquant nos traditions, le courage et l’unité de nos ancêtres pour les stimuler. Sa manière de raconter les histoires Iwaquren ressemble à des contes.

Il est un pionnier de la démocratisation de la culture, de l’histoire et de la religion. Sa valeur culturelle, sociologique et sociale est inestimable . La connait-il lui-même ? De toute évidence et sans aucun doute, oui. A-t-il su prendre ‘l’habit’ de cette personnalité érudite et cultivée ? Peut-être pas. Il s’est toujours montré dans ‘des habits’ de sa condition sociale d’enseignant – paysan, modeste abordable et disponible à tout moment pour toute sollicitation. Sait-il faire montre de ses atouts pour être reconnu à la mesure de son envergure intellectuelle et occuper la place qui lui sied ? Apparemment non; il aime rester Awaqur comme ‘les autres’ et à la portée de tous. Il s’est investi, pendant cinq ans dans la gestion des affaires Ath Tsaddert, en assurant la présidence de Tajma3th. Accompagné d’un comité de sages qu’il présida pendant cinq années durant aux destinées du village, il fût à l’origine de l’élaboration des amendements et de l’adoption du règlement régissant les coutumes (fêtes et vie communautaire en général) et les volontariats à organiser selon les circonstances, c’était au début des années ’80. A cette période, le comité qu’il présidait avait décidé de composer le comité du village de 12 membres.

Le questionnement et les réponses insatisfaisantes ont aiguisé ma curiosité et mon intérêt pour ce personnage atypique qu’est CHEIKH AMAR. Elles ont renforcé ma conviction sur la nécessité d’attirer l’attention Iwaquren sur cet océan de connaissances pluri-disciplinaires. Il est un fin connaisseur de notre sociologie, de nos traditions ancestrales, de l’islam de tolérance de nos ancêtres. Il est un observateur de notre monde et de ses religions. Pour étudier et comprendre la profondeur et la largeur d’esprit de ce Monsieur, il faut un balayage quadridimensionnel social, culturel, historique et religieux de sa personnalité. Il faut avoir des yeux qui traversent le corps et qui auscultent le cœur et le cerveau. Il faut une intelligence qui sépare le patrimoine intrinsèque de la personne de sa condition sociale. Il faut avoir des prédispositions pour l’écouter et l’analyser en tant que patrimoine de culture générale, de culture politique et sociale et de culture religieuse. Malheureusement, nous n’avons pas de telles prédispositions pour affirmer que nous connaissons réellement la valeur de l’homme CHEIKH AMAR. Il en est, d’ailleurs, de même pour quelques autres Iwaquren.

C’est donc pour débrider notre état d’esprit, faire tomber les idées reçues et aller au-delà des clichés que je lance CE COUP DE CŒUR sur lui. Je le lance pour l’homme qui parle sans ‘trou de mémoire’, avec calme en éclairant ses récits par des arguments, des anecdotes et des dictons. Pour l’homme de culture et de savoir qui a collecté ses connaissances dans une Algérie ‘désert’ de livres, de théâtres et de bibliothèques. Pour l’homme d’histoire et de mémoire que nous croisons dans nos champs et nos rues sans y prêter attention. Pour le lettré qu’il est devenu en ‘subtilisant’ son alphabétisation et son instruction dans les murs de la prison de Barrouaghia. Pour, simplement, l’homme non avare dans ses conseils et non économe de son énergie au service des autres. Pour mémoire, CHEIKH AMAR est l’un de nos premiers instituteurs de la région de Maillot qui avait contribué à la formation de dizaines d’enfants. Moi et mon ami d’enfance et cousin Mohamed Ath Mehend S3id (Sadaoui) aujourd’hui patron d’entreprise aux USA, faisons partie de ces enfants. D’autres pourront réagir et compléter la liste, s’ils le souhaitent. Il fait partie des personnages pour lesquels nous devons prêter une attention particulière pour apprécier ses qualités, son envergure et ses savoirs à leur juste valeur.
Saïd HAMICHI

Un avis sur « CHEIKH AMAR : l’enseignant cultivé et ‘sachant’. »

  1. Comment ne pas reconnaître, en CHIKH AMAR, sa Kabylité ancestrale (Awaqur), son vécu riche et exceptionnel, son dévouement et sa disponibilité à ses Concitoyens, à son Village et à son Arch, enfin, sa culture diverse qu’il passionne de partager, sans limite, au point de susciter le doute de sa véracité. Non, il dit vrai même si, avec l’âge, nous constatons, de temps à autre, de l’incohérence, voulant forcer sur ses capacités à conter les anciennes anecdotes. Je le respecte et je l’aime beaucoup, pour son humilité, ses « pieds sur terre » lui mon ancien Instituteur des années 63 à 65 et lui, un des 5 signataires (5 organisations combattantes) de « l’attestation de militantisme » de mon Père, en sa qualité (Chikh Amar) de représentant des Anciens Détenus. Une attestation, par ailleurs, que j’avais découverte dans la valise de mon Père, après sa mort. Il ne nous l’avais jamais montrée. Jusqu’à aujourd’hui, je réserve à Monsieur Chikh Amar, le respect et la gratitude pour un « jeune Homme » de 87 ans, allant à Taddart souvent et marchant beaucoup à pieds. J’ai un réel plaisir à le voir me saluer, moi à Tidhmimth et lui à partir de la route et c’est toujours un grand plaisir, à nous deux, lorsque je le prends, en auto stop, de Taddart jusqu’à Raffour ou jusqu’à Chorfa. Il m’aime bien car, avec moi, il ne s’arête pas de conter ce qu’il avait vécu et je lui suis toujours très attentif. Il aime beaucoup ce genre de comportement. Il me dit : Ah a Mohand Said, il est difficile de faire bouger les choses, chez nous à Taddart. Je suis passé par Tajmait et toi par l’Association. Longue vie et bonne santé Monsieur Chikh Amar.

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